Chapitre 2 - Une fiole d'élixir

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Arrachée au ciel anthracite qui coiffait la rue des Vestiges, une pluie fine avait recouvert les pavés d'une pellicule cireuse que Potentille Frisemouche évalua du bout de son soulier. La domestique n'aimait pas se tenir postée là, à ces heures tardives du jour qui se nimbaient déjà de la couleur de la nuit. Dans ces quartiers de la Rive droite de la Seine que les Lutéciens désignaient sous le nom des Ombres, il convenait de ne pas traîner à la tombée du jour. Les bas quartiers étaient pourtant plus loin, par-delà le canal Saint-Martin ; mais ici non plus, la pénombre n'était jamais sûre.

Depuis un millénaire, Lutèce était une hydre à deux têtes. Régentée par deux lignées de Patriarches descendant des fondateurs de la Ville, elle frappait par la dualité de leurs influences.
Le Patriarche Coriolan de Malebrumes était un homme inflexible et intransigeant, qui étendait sur les rues des Ombres un pouvoir intimement lié à la pratique des magies les moins recommandables. Dans cette portion Est du Marais, les nécromants, les pourvoyeurs de maléfices, les distillateurs de poisons avaient pignon sur rue dans une légalité parfaite et lucrative.
A l'Ouest du Marais au contraire, aux abords de la place du Castelet et jusqu'aux abords dorés de l'Opéra, s'étendaient les rues des Lumières sous l'influence du Patriarche Tybalt Griffonblanc. Avenant, excellent orateur, il descendait de ceux qui avaient fondé la grandeur économique de la Ville, de la Bourse au quartier des banquiers, et chaque trottoir, là-bas, avaient le parfum des écus.
Ensemble et avec une maigre assemblée de conseillers, les Patriarches faisaient Lutèce à eux seuls. Apposer le moindre doute quant à la légitimité de leur pouvoir était se dresser contre le Syllabus des Lois. Mais les Lutéciens s'y seraient-ils risqués ? Ainsi avait toujours été ce bateau, à tanguer sans jamais sombrer. Et il était coutume de dire qu'il voguerait tant que le monde serait, si l'on restait bien à sa place.

Si elle l'avait pu, Potentille aurait préféré travailler dans les Lumières. Mais elle était issue des Faubourgs accolés aux Ombres, et sa place à elle n'était pas au Castelet. Elle n'aimait pas toujours ce qu'elle avait à faire. Et la tâche qui lui incombait – en cette heure et jour après jour – était sans doute l'une de celles qui lui plaisaient le moins. Son dégoût, elle ne pouvait que le taire. Son maître avait ordonné, et si elle ne voulait pas perdre son travail et s'en retourner au Faubourg Saint-Martin, elle n'avait d'autres choix que de s'exécuter.
Arsenik Philthéon, son maître, était un homme strict quoique moins malfaisant que d'autres de sa sorte issus des grands noms. Peut-être était-ce parce qu'il n'était le fruit que d'une branche marginale de la lignée qui avait également fourni la branche de Malebrumes. Sa frustration de n'être qu'une émanation de cette dynastie mourante, l'employée pouvait la sentir, elle qui assortissait ses chemisiers au matin. D'autant qu'Arsenik – à la différence du Patriarche Coriolan – avait un fils, un frère et un neveu. Aux yeux de la Maison de Malebrumes, les Philthéon n'étaient rien d'autre qu'un appui logistique. Mais tout rebut qu'il était, son maître était sans doute le plus grand maître alchimiste et distillateur que la ville eût compté.

Entre ses mains, Potentille serra le sachet dans lequel avait été glissée la fiole d'élixir. Même si elle ne l'avait pas vue de ses yeux, elle pouvait la reconnaître au toucher, à travers le kraft, ainsi qu'à l'impression magique qu'elle dégageait. Elle n'était qu'une femme simple, sans instruction au-delà de celle de l'académie magique qui s'achevait avec l'adolescence. Mais les convections de magie qui entouraient les potions de son maître, elle pouvait presque les sentir sous ses doigts. Pour avoir bien souvent nettoyé le laboratoire, elle ne se fourvoyait pas : Philthéon ne donnait pas dans les aspects les plus vertueux de son art. Ce quartier tout entier pratiquait les disciplines de magie noire, dans une décomplexion cautionnée par le Patriarche des Ombres et mille années d'Histoire. Pire encore. Dans ces rues, la magie à laquelle on s'adonnait était celle « de Lune Noire ».

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant