Chapitre 3 - Iro (partie 2)

23 4 6
                                          

Iro n'était jamais sorti seul de la caserne, mais il connaissait le chemin. Tous les vingt ou vingt-cinq jours, leurs instructeurs les prenaient avec des gardes officiels de la ville pour faire une ronde, et leur apprendre les ficelles du métier. Ils apprenaient à reconnaître les quartiers, les rues et les lieux sensibles auxquels un garde devait particulièrement prêter attention - c'est-à-dire n'importe où de l'argent et de la nourriture étaient échangés. Surtout de la nourriture.

Seul, la ville était totalement différente. Sans le bruit des armures et des armes aux ceintures des soldats pour l'entourer, il entendait les pas sur les pavés, les gonds qui tournaient, le vent qui se glissait entre les gigantesques tours à l'est de la ville, les conversations et les éclats de voix. Sa propre respiration, et les palpitations de son cœur.

Il ferma les yeux quelques instants, et continua sa route. S'il se concentrait sur les odeurs autour de lui, il arrivait presque à oublier qu'il allait vers -

Les odeurs. Penser aux odeurs. Les pavés et la terre mouillée par la pluie de cette nuit. La fumée des tours qui imprégnait l'air d'un parfum de poussière brûlée. Il approcha du quartier des forgerons et couvrit sa bouche avant qu'une effluve de mort n'attaque ses narines. Il se souvenait qu'un garde vétéran leur avait expliqué comment les armes étaient fabriquées, il y a presque deux ans lors d'une ronde :

- Ils mélangent des trucs dans un gros chaudron jusqu'à ce que ça sente le cul de faune, et ensuite ils versent ça dans un moule et le font cuire, et après deux heures, bam ! Une épée toute neuve. Ou une hache. Ou des pointes de flèches.

Autant dire que Iro n'avait pas la moindre idée de ce qu'il se passait dans le quartier des forgerons. Pourtant, un endroit qui pue la mort et où personne ne va jamais, c'était probablement l'endroit le plus adapté pour qu'on le laisse en paix. Si son employeur ne voulait pas de lui, peut-être qu'il pourrait tenter sa chance là-bas ?

Le quartier des Maegis était situé presque à côté de celui des forgerons, mais Iro n'avait pas de mal à imaginer qu'ils avaient dressé un sortilège tout autour pour le préserver de toutes les odeurs désagréables, bouillie de métal ou poussière brûlée. Après tout, s'ils avaient érigé un mur physique entre eux et le reste de la ville, rien ne les empêchait d'aller jusqu'au bout de l'isolation.

Iro soupira. Qu'est-ce qu'il fichait là ? Même avec son laisser-passer, les gardes allaient lui dire de rentrer chez lui, c'était évident. Et ... ça l'arrangerait peut-être un peu.

Les deux gardes postés à l'entrée du quartier se redressèrent en le voyant approcher, prêt à tendre leurs lances en travers de son chemin.

- Le quartier est fermé aux visites, annonça le plus petit d'entre eux.

Avec leur armure intégrale et leur voile, impossible de savoir à quelle race ils appartenaient, ni leur âge, ni leur sexe. Rien. Exactement ce que Iro voulait être.

- Euh ... j'ai un ... un laisser-passer ? Je dois me rendre chez un Maegis pour un travail.

Il sortit maladroitement l'enveloppe et tendit le papier ensorcelé au garde, qui le vérifia à l'aide d'une pierre lumineuse. L'autre garde attrapa le papier qui contenait l'adresse, et le lui rendit après l'avoir lu.

- Cette maison est dure à manquer, il suffit de prendre la deuxième rue à droite, et de continuer tout droit, expliqua-t-il.

Iro acquiesça, surpris de ne pas avoir reçu de commentaires sur son allure. Il les remercia d'un signe de tête, récupéra son laisser-passer, et suivit les instructions du garde.

Comme il l'avait supposé, aucune des odeurs désagréables du reste de la ville ne passait les murs. Ici, seulement des parfums fleuris et une étrange odeur, que Iro décida de décrire comme propre. Toutes les maisons étaient soit neuves, soit parfaitement entretenues : pas de peinture écaillée, pas de fissures dans les murs, pas de fenêtres qui pendaient légèrement hors de ses gonds. Les pavés de la rue étaient tous alignés dans une symétrie parfaite et aucun ne ressortait du rang. Un vrai cliché de l'excellence Maegis.

Une fleur pour le roiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant