Le rituel des amants

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(/!\ce chapitre contient des passages à caractères sexuelles entre deux hommes/!\)

Depuis le fond de ma boutique je fixe avec insistance la porte d'entrée, espérant voir celui que j'attends arriver.

Il est difficile de penser que je puisse avoir un quelconque intérêt pour les autres êtres humains, mais détrompez-vous, je les adore !

Ces petits êtres chétifs qui se débattent dans l'absurdité de notre société, gouvernés par des gens qu'on dit intelligents alors que ces derniers on quitté le navire depuis longtemps, car ils ont ouvert les yeux sur le sort tragique de la situation. On vit dans un monde excitant qui plonge un peu plus de jour en jour dans le chaos et je ne veux rien manquer de ce spectacle. Je n'ai pas vraiment à m'en soucier, je fais partie des gens aisés. Je ne blâme pas ce qui rampe et peine à s'élever, mais sachez que vous êtes et serez toujours le marche-pied d'une minorité élue... En ce qui me concerne, je me suis épanoui dans un monde bien loin du vôtre. Je navigue entre ce qu'on imagine et ce qu'on souhaite oublier.

Je suis un peu comme le croquemitaine ; on y croit seulement lorsqu'on se fait dévorer tout cru. Je vis parmi les Hommes et j'en suis un, sans aucun doute, mais je fais partie de ceux qui voient. Ceux qui ne ferment pas les yeux devant l'horreur et la réalité, ici dans cet entre-deux, à la frontière de la rue principale et de vos cauchemars, nous existons.

Vous pensez s'en doute que je m'ennuie, mais je me délecte un peu plus chaque jour de l'agonie du monde. Bientôt, nous ne serons nous aussi que de simples et tristes vestiges et un homme à mon image nous exposera dans ce que ses semblables appelleront un musée des horreurs, monstres, curiosités, puis nous seront oubliés...

C'est au milieu de tout cela que je l'ai rencontré. Wei. Au milieu d'une présentation pompeuse sur la collection d'un homme aveuglé par l'argent et par les cuisses serrées de sa maîtresse du fond de la salle où je me devais de faire bonne figure et acte de présence. Il se vantait également de nous servir un grand cognac... chose futile.

Un peu en marge de la foule, un grand homme, tout de noir vêtu aussi figé que le marbre, m'attira. Il dégageait quelque chose de dangereux que j'adorais. Si beaucoup me compare à un serpent, Wei est pareil à un loup solitaire. Il avait à la main un verre de ce fameux cognac, un Pierre Fernand 1914 surnommé le « Millésime des femmes ». Il se tenait droit et je trouvais charmant ce petit côté garçon propre et parfait qu'il présentait, mais il se montrait si tranchant envers tous ceux qui s'engageaient vers lui. Un vilain garçon qui m'intriguait.

Notre premier contact fut plus simple que je ne l'espérais et ce fut bien plus tard qu'il m'avoua m'avoir repéré dans la foule depuis mon arrivée. J'étais donc le premier à être chassé.

Wei faisait des affaires avec l'hôte de soirée, tout comme moi, mais j'appris surtout qu'il était un grand et respecté chef de clan chinois qui parlait impeccablement français. Nous avons passé notre conversations à nous regarder sans gêne, j'admirais le gris acier de ses iris et les longues balafres qui barraient son visage. L'odeur légèrement musquée de son après-rasage me chatouillait les narines alors qu'il portait de temps à autre son verre à ses lèvres. Je voulais lécher cette liqueur ambrée qui s'y déposait et je constatais qu'il désirait faire de même, mais pas pour les mêmes raisons. Depuis le début de notre échange il n'avait pas quitté du regard la fente labiale qui marquait ma bouche, plus couramment appelée un « bec-de-lièvre ». Je mets fréquemment mal à l'aise les gens, cela en plus de mon bégaiement légèrement présent. Je ne me sentais pas jugé sous ses yeux d'argent, simplement admiré. Quant il eut fini de lorgner sur mon museau de lapereau, comme il aime l'appeler, nos regards se sondèrent. Mon hétérochromie se reflétait à merveille dans ses iris miroir.

L'Antre du Lapereau "Memories & Patchwork"Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant