120.Adam

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Je sais pas comment j'ai réussi à tenir debout mais j'ai clairement l'impression d'avoir les os brisés en mille et tout le bordel. Je devrais peut-être aller faire des examens à l'hôpital mais ça fait faible et surtout, c'est chiant, long, et pas vraiment utile parce que je sais que je n'ai rien de cassé, sinon je serais en train de me rouler par terre. 

J'ai juste des hématomes et c'est pas si grave que ça. J'ai à peine mis un pas en dehors du bar et j'ai trébuché. Je suis tombé par terre, comme un bébé qui essaye de marcher et qui s'écrase piteusement sur la moquette. Sauf que le béton glacé du trottoir sur lequel je me trouvais était moins confortable qu'une moquette moelleuse. Je me suis relevé, j'ai zigzagué en plein milieu de la route, et je me suis encore écrasé deux rues plus loin. Je crois que je vais m'endormir là.

 J'ai aucune idée de l'endroit où je me trouve. Le lampadaire clignote, m'éclaire. Je peux même pas voir les étoiles, juste un ciel complètement noir et c'est bien angoissant. Je roule sur le dos et je me recroqueville contre moi-même. Il fait tellement froid. J'ai mal au ventre. 

Pas seulement à cause des coups mais aussi à cause de l'alcool et ce qui c'est passé tout à l'heure

Je ferme les yeux. 

Rien à foutre qu'il soit quatre heures du matin, que je sois ivre-mort, que je m'endorme dans la rue, que je choppe une pneumonie, que j'ai le corps immaculé de coups en tout genre, rien à foutre de tout ça. Je m'en fous.




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-Réveille-toi petit, faut pas traîner ici, rentre chez toi. Un bras me secoue l'épaule. Pendant une demi-seconde, dans ma tête, c'est évident qu'un mec s'est introduit chez moi, dans ma chambre, et s'apprête à m'agresser, genre film d'horreur. Et puis la sombre réalité revient d'un coup me fouetter le visage. Je me redresse rapidement, je jette un coup d'œil au monde qui m'entoure : pas grande foule. Juste un vieux pépé qui promène son chien et qui se tient maintenant à un mètre de moi, au cas où je serais un fou dangereux évadé de l'asile.

-Il est quelle heure ? C'est pas ma voix, ça.

-Six heures du matin. Allez, rentre chez toi. Tu veux que je téléphone à quelqu'un pour qu'on vienne te chercher ?

Je le dégoûte. 

Je sais qu'il est en train de me mépriser à l'intérieur de lui, de se dire que « les jeunes d'aujourd'hui, c'est n'importe quoi », qu'il racontera à ses petits enfants comment, au petit matin, à l'aube, il a découvert un jeune comme moi endormi sur un trottoir. Mais de l'extérieur, il ressemble juste à un adorable pépé inoffensif. Je ne m'attarde pas trop sur lui, je le remercie juste d'un mouvement de tête et je pivote sur moi-même pour retrouver mon chemin. 

J'ai mal au dos. C'est ce trottoir, c'est pas tellement confortable finalement, en tout cas beaucoup moins qu'hier soir. Et je suis sale. Je pue.

C'est ma deuxième cuite en une semaine, à ce rythme-là je vais finir alcoolique, je crois. J'ai encore du mal à marcher droit mais au moins, mes jambes me portent, me soutiennent, flanchent pas au bout de trois mètres.

Je sais plus exactement à qui j'en veux le plus, si c'est au pépé qui m'a réveillé, ou à moi-même pour ce que j'ai fait, à mes parents pour m'avoir mis au monde, au mec dans le bar hier soir pour m'avoir frappé aussi fort, à cette garce de Betty. À la société actuelle pour une liste de chose tellement longue que je pourrais jamais tout citer, même si je passais ma vie à essayer de rédiger tout ça. Ouais, je déteste le monde. J'y peux rien. Je suis comme ça, jamais content, jamais satisfait, à toujours tout remettre en doute, même moi-même. J'en veux à tout le monde. J'ai l'impression d'avoir envie de tout lâcher, pour une fois, d'abandonner, je veux dire, vraiment. Genre, me casser d'ici et jamais revenir. Aller dans un coin perdu je ne sais où même le désert du Sahara et faire ma vie là-bas. 

Et tout reprendre à zéro. Au départ.

Je crois que si on me demandait mon souhait le plus cher, ce serait ça : repartir à zéro. Avec tout le monde. Avec Ezra surtout. Avec ma mère , Lohan, mes pseudos-amis, tout le monde. Mais comme c'est pas possible, je suppose que je devrais me barrer de là. Hyper loin et sans prévenir personne. Parce qu'après tout j'ai personne qui me retient ici, j'ai plus personne pour qui rester puisque même la fille dont je suis fou amoureux ne veut plus de moi . 

Et je suis pas censé l'e vouloir parce qu'au final c'est moi le connard dans l'histoire.

Je vois enfin mon immeuble se dessiner devant moi. Faut dire que j'ai bien galéré pour y arriver, déjà pour trouver mon chemin, ça c'était vraiment pas facile. Mais disons qu'hier, quand je suis allé au bar, j'avais qu'une seule envie, c'était de me saouler, d'ingurgiter des litres et des litres d'alcool pour oublier et j'avais tellement hâte que ça m'avait pas paru aussi loin. Mais là, ce matin, j'ai eu l'impression de faire genre, une randonnée en montagne sous 40°c, vous savez, le truc bien crevant.

Je tiens plus parfaitement debout, comme si j'avais jamais bien digéré l'alcool au final, d'ailleurs je crois que c'est le cas. Encore heureux que mes clefs soient restées dans la poche de ma veste toute la soirée, j'aurais pu les perdre, ou me les faire voler, ou n'importe quoi.

J'ai plus parfaitement de souvenirs clairs de la veille, je me souviens de petits bouts, d'un certain serveur de bar assez sympa, d'un connard qui m'avait mis en colère pour je ne sais quelle raison et avec qui je me suis battu,et de Betty. Le reste s'est envolé de ma mémoire et laisse un vide, un fossé, un trou noir. Ou un blanc. Appelez ça comme vous voulez. De toute façon ça veut dire la même chose. Ça veut dire que je l'ai oublié et que je m'en souviendrai probablement jamais. 

J'ai à peine mis un pied chez moi que je me précipite à la douche. Pas le temps de vomir, ou de manger, ou de pisser, ou n'importe quoi d'autre, faut juste que je me brûle le corps avec de l'eau bouillonnante, même si ça pique sur les plaies, même si ça me fait carrément hurler de douleur, je dois être propre, c'est même plus une envie, c'est devenu un besoin.

Je suis fatigué. 

Je suppose que c'est parce que j'ai pas dormi cette nuit, ou en tout cas super mal, du moins quand je réussissais à fermer l'œil, même si ça durait une demi-heure. Je suis fatigué, pas comme si j'avais envie de dormir, mais plutôt comme si je pouvais m'écrouler dans la douche.

Je suis sous la douche. Et je réalise que si je sors pas très rapidement, je vais m'effondrer et ce serait con parce que personne le saurait jamais et je finirais par me noyer. Et on retrouverait mon corps tout nu, tout mort, dans ma salle de bain et c'est pas vraiment l'idéal. Quitte à mourir, autant le faire dignement et c'est pas la plus belle mort au monde.

 Alors je sors, j'enroule une serviette autour de moi, et je m'arrête quand je passe près du miroir. Parce que ce mec, là, c'est pas moi. Il y a la fatigue qui a creusé des cernes gros comme mon poing sur mon visage. La fatigue qui m'a rendu maigre, limite squelettique, peau sur les os. La fatigue qui m'a rendu pâle, pâle fantôme, pâle spectre, pâle zombie, il y a la fatigue, la fatigue, la fatigue. Et encore la fatigue. C'est le seul truc qu'on peut lire sur moi : La fatigue. Je suis un bout de rien du tout, laissé à l'abandon, sur le bout de la route, qu'un vieux pépé a retrouvé au petit matin et qui, maintenant, ne peut plus se regarder dans la glace sans se dégoûter lui-même. 

Quand on dit qu'une bonne douche remet les idées au clair, c'est la vérité, jamais je n'ai été aussi lucide de ma vie : je réussis finalement à la perfection dans le domaine de me foutre en l'air, contrairement à ce que je pensais hier.

Je sais même pas avec quelle force je réussis à rejoindre la chambre mais une fois que je m'écroule sur le lit, j'ai à peine à fermer les yeux et laisser le noir m'envelopper pour que tout disparaisse à nouveau. Il n'y a plus de courbatures, plus de mal, plus de peine, parce que tout ce qu'il y a dans ma tête, là, maintenant, c'est du noir. Un noir bien profond, bien rassurant, qui m'entraîne avec lui, de plus en plus loin. Souvent, je me demande si on peut se perdre quand on ferme les yeux, et je cherche un chemin, j'essaye de comprendre, de discerner des formes, des couleurs, mais il n'y a rien, juste du noir. C'est comme ça.

Elle me manque .

Je sens sont odeur sur l'oreiller et je finis par m'endormir.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant