La transcription

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Chapitre <$n>

La Transcription

Ils attendaient depuis un bon moment déjà, mais Wilhem ne s'impatientait pas. Il hantait la cité depuis si longtemps et savait tant de choses qu'il trouvait dans chaque pierre un sujet de méditation.

Il avait été convoqué dans un édifice antique, presque aussi ancien que lui, pour la transcription. Alors qu'il regardait à travers les carreaux la rivière qui, en contrebas, boutait contre les fondations, il s'était rappelé l'histoire de ce bâtiment, l'époque où il avait été érigé. Les mortels le nommaient maintenant « la poudrière », mais il n'avait tenu ce rôle que quelques semaines, durant la guerre contre l'Autriche. Avant, c'était un atelier, construit en grande hâte, où l'on fabriquait des traits d'arbalète. Il avait lui-même taillé plusieurs des pierres que les eaux venaient lécher. Tailleur de pierres était alors un métier fort considéré. À tel point qu'un homme, tapi dans l'ombre, avait eu besoin de lui pour le recouvrir de plus d'ombre encore, et l'avait introduit dans la nuit. Les vampires assez forts pour garantir leur emprise sur une ville se faisaient appeler « seigneur ». Celui-là avait même usurpé le titre de duc. Comme la plupart des vampires d'alors, il redoutait Dieu ; lui et ses sujets utilisaient déjà pour se désigner le terme « Bergers ». C'était avant l'arrivée de Rodrigue, et bien avant la Hiérarchie et ses lois. Le duc avait les siennes. Certaines allaient de soi, d'autres étaient pure folie. Convaincu de l'assentiment de Dieu et confiant en Son pardon, il s'abandonnait à des perversions qu'il osait nommer ses « œuvres ». Wilhem aussi était croyant, et certain que Dieu avait besoin de lui. L'abri qu'il avait bâti pour le duc s'était un jour affaissé ; c'était en plein jour, mais un jour de mauvais temps, et Wilhem avait eu peur que son maître ne soit parvenu à survivre à la faveur des nuages. Il avait passé quelques nuits à retourner les pierres, à sonder les caves, à inspecter la moindre remise. Mais Dieu ne lui avait pas fait défaut. Bien entendu, Wilhem n'avait pu bien se vanter de ce dont il était pourtant fier. Il laissa un autre s'emparer de la place du seigneur. Bien lui en prit : ce fut ce nouveau duc qui fut écrasé par Rodrigue, lorsque celui-ci, errant jusqu'alors, jeta son dévolu sur la cité secouée par les bombes. Wilhem avait donc vu deux seigneurs périr. Le prince survécu à la Deuxième Guerre mondiale, à la Grande Chasse et à l'Apocalypse, aussi sûrement que les pierres de l'atelier avaient résisté aux eaux. Mais, comme elles, il finirait bien par céder. Et Wilhem resterait, car il était un livre, et que les livres étaient plus précieux que les rois.

Parmi les lois raisonnables édictées par le premier duc, il y avait l'interdiction de laisser toute trace écrite. Wilhem comprenait sa nécessité, mais la ressentait durement. Pouvoir écrire était alors un don si rare, une telle bénédiction, qu'y renoncer lui avait été aussi difficile que de ne plus voir le soleil. Quand, bien plus tard, la Hiérarchie fut formée, Wilhem ne fut pas surpris d'apprendre que, à travers le monde, beaucoup d'autres Bergers l'avaient reprise. C'était une règle nécessaire, car l'écriture pouvait trahir leur secret, et le secret était le seul refuge des vampires. Leur cheptel croissant sans cesse, les Bergers devenaient plus nombreux. Une société s'était bâtie peu à peu, avec l'ambition de régner sur la création, mais à qui il était interdit de tracer le moindre mot. On choisit, parmi les anciens, les plus sages, les plus savants. On les nomma « livres de chair ». On leur frappa des médailles spécifiques, on leur accorda des privilèges et on les protégea par des lois sévères ; même les seigneurs n'avaient pas le droit de les détruire, sauf en cas de circonstances tout à fait exceptionnelles. Comme il était instruit, le duc l'avait élevé à cette dignité et Rodrigue lui avait laissée. Wilhem était déjà vieux à l'époque, mais son allure était demeurée jeune, son corps inaltéré, alors que les pierres de l'ancien atelier étaient rongées par le temps et que la rivière avait creusé son lit de quelques mètres.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !