SUPERFLUE, LA SURPRISE

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Ulva contemple par la fenêtre les lueurs matinales qui pointent à l'horizon. Assise sur le rebord, elle songe au temps qui passe, à ces années perdues qui jamais ne reviendront. La période où elle vivait dans la forêt d'Eslhongir, en compagnie d'une meute de loups, a indiscutablement été synonyme de grande solitude. Pourtant, la présence des animaux sauvages, dont elle était devenue la meneuse, avait adouci son exil forcé.

L'arche lumineuse du soleil pointe au-dessus de la traînée paresseuse des nuages qui persistent. Comme chaque jour, l'aube entame sa renaissance et Ulva se demande si elle aussi se métamorphosera. À sa grande surprise, les membres du Conseil des Trente, à l'unanimité, lui ont confié la lourde charge de Conseiller Suprême. Des applaudissements ont même couronné l'annonce des résultats du vote. Spontanément, Horst et Alquin l'ont chaleureusement félicitée puis, chacun leur tour, les autres acteurs de ce choix audacieux.

Aucune femme n'a jamais présidé la destinée de ce pays ; aucune dirigeante de sexe féminin ne s'était vu encore octroyer un poste aussi important. Ulva est consciente des attentes de son peuple et de celles de tous les mâles des Terres d'Eschizath. Sera-t-elle capable de ne pas les décevoir ? Son âge avancé, même si elle refuse de le reconnaître, pourrait constituer un handicap. Se montrer digne de l'honneur qui lui est accordé, voilà la première tâche qui lui incombe.

D'une démarche solennelle, la vieille femme à la chevelure argentée se dirige vers la porte de la chambre attenante à la salle des Heaumes. Par souci de commodité, tous ses prédécesseurs ont logé dans ces appartements, vivant et travaillant au même endroit, au risque de sacrifier leur vie personnelle pour une cause qui les dépasse.

La salle vide est lugubre, malgré le flamboiement dans l'âtre. L'antique cheminée est bien le seul élément rassurant de la pièce. Une source de chaleur indispensable, car l'automne approche à grands pas. Ulva sait qu'il faudra agir vite, car les gelées précoces annoncent un hiver rigoureux, semblable à celui de l'année précédente.

Les souvenirs, encore vivaces, des privations et massacres perpétrés par les soudards du Prince Noir à l'encontre de la population fragilisent sa position. Déjà, des révoltes ont éclaté dans les quartiers les plus pauvres de la capitale, provoquées par la faim des nombreux sans-abri, des miséreux qui ont tout perdu à cause de la guerre. Les sièges successifs de la cité ont détruit de nombreux édifices, endommagé durablement les infrastructures citadines. Les travaux amorcés tardent à produire des résultats concrets.

Ulva comprend la colère du peuple, bien qu'elle ait été contrainte d'ordonner aux gardes de disperser les émeutiers par la force. L'exercice du pouvoir recèle un arrière-goût amer, procurant une solitude bien plus importante que celle endurée pendant son séjour parmi les loups.

Pourtant, la Meneuse ne regrette rien. Depuis l'enfance, elle imaginait que personne ne la priverait de responsabilités à assumer, surtout pas ses parents, qui ne voyaient en leur fille qu'un bon parti pour nouer des alliances avec d'autres riches familles. La plupart des femmes mariées meurent des suites d'un accouchement, de maladie ou des mauvais traitements de leur tendre époux.

Qu'importe ! Dans tous les cas, ces compagnes ont subi le joug d'un homme qui a usé et abusé de prérogatives ancestrales. Elle-même, mariée de force très jeune, aurait fini par ressembler aux autres épouses, si son mari ne s'était donné volontairement la mort. Le secret a été bien gardé pour ne pas ternir l'honneur de la famille. En fin de compte, le jeu du hasard a fait d'Ulva une femme libre, observée avec méfiance par les représentants du sexe masculin, mais néanmoins respectée.

Elle s'approche de la cheminée en se frottant les mains. En dépit du feu qui ronfle et de la chaleur des braises, une sensation de froid enveloppe son corps. Toutes les épreuves qu'Ulva a traversées, cette pesante captivité supportée au sein de la Confrérie des Âmes Noires, tout cela a laissé des traces indélébiles, accélérant le déclin de sa chair. Sa température corporelle, anormalement basse, n'est qu'une de ces manifestations inéluctables. Si seulement elle croyait en un dieu ! Elle se raccrocherait comme son frère à l'Ordre, elle abandonnerait son existence entre les mains d'une entité supérieure. Ainsi, sa lutte pour la survie trouverait un repos mérité.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant