D'ÉGAL À ÉGAL

Depuis le début
                                                  

Les premiers flocons de neige couronnent sa prise de fonction. Horst aura fort à faire pour préserver les plus démunis.

La situation sentimentale d'Alceste et d'Oriana reste compliquée. Les deux anciens amants font chambre à part. La jeune femme a encore les caresses de Morgaste en mémoire, mais le désir ne suffit pas à installer un amour durable.

Alceste, de son côté, est toujours attiré par la saltimbanque, comme depuis leur première rencontre. Malgré les séquelles de son terrible voyage aux confins de la mort, l'aventurière garde un port altier, des yeux vifs et une chevelure fournie, qui ne laissent pas indifférents les mâles de la capitale. Alceste hésite pourtant à s'engager dans une relation familiale.

Certains domestiques s'amusent du jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux jeunes gens. Parfois, au milieu de la nuit, Alceste sort de son lit et parcourt silencieusement la distance qui le sépare de la chambre d'Oriana. Il s'assoit en face de sa porte, adossé à la paroi humide.

Le matin, une femme de chambre le surprend assoupi dans une position inconfortable. Un peu honteux, celui que tout le monde appelle l'Élu se lève, engourdi, et s'empresse de regagner sa chambre.

La chose amusante, du point de vue des gens du service, c'est qu'Oriana procède de même. Tel un spectre à la beauté surnaturelle, elle emprunte les couloirs déserts du donjon et s'approche, aérienne, du logis de son compagnon. Après avoir hésité plusieurs fois à frapper à son huis, l'apparition nocturne s'en retourne dans ses appartements. Un garde qui l'a croisée une nuit a cru dur comme fer qu'il avait rencontré un fantôme.

Ce petit jeu de cache-cache aurait pu se poursuivre encore longtemps si les deux tourtereaux ne s'étaient pas retrouvés nez à nez au milieu de la nuit. Devant l'absurdité de la situation, ils ont éclaté de rire et se sont jetés dans les bras l'un de l'autre.

Depuis ce face-à-face nocturne, ils dorment ensemble, mais dans une chambre différente chaque nuit. Cette facétie pimente leurs retrouvailles amoureuses et les amants se livrent sans retenue.

Horst approuve leur union charnelle pour l'instant. Il se prend à rêver d'une compagne pour l'aider à supporter sa nouvelle charge. Cet éternel célibataire n'envisage une épouse que pour servir à ses côtés. Toutefois, cette vision bien peu sentimentale du couple ne résiste pas à la jolie servante que le conseiller rencontre à l'auberge des Bardes, celle-là même que tenait Manfred, leur compagnon sacrifié.

En attendant l'annonce du mariage de leur ami, Oriana et Alceste profitent de leurs moments de bonheur. Ils aiment particulièrement, au petit matin, emmitouflés dans une chaude couverture, observer le lever du soleil.

Le ciel si pur à l'aube, encore constellé de milliers d'étoiles, chavire dans une brume rosée lorsque l'astre majeur apparaît. Ce plaisir partagé leur fait oublier toutes les vicissitudes de leur existence antérieure.

Alceste oublie même d'où il vient et quel rôle il a joué dans les batailles du passé. Pourtant, un matin, l'hiver touche à sa fin. Les amants enlacés contemplent le firmament sans prononcer un mot. Le silence sert d'écrin à leur amour et la voûte constellée brille de mille feux.

Cependant, la lueur du soleil qui irise l'horizon tarde à se manifester. Au contraire, une ombre grandissante recouvre progressivement la citadelle et le paysage environnant.

— Quel est ce phénomène étrange ? s'interroge la première Oriana, inquiète.

Sur le chemin de ronde, des soldats lèvent la tête, pétrifiés. Les rumeurs de la ville enflent plus que de coutume, sans doute parce que les habitants découvrent cette obscurité inhabituelle.

Alceste, qui lit quotidiennement le manuscrit d'Aubert, a retenu que lorsque la lune occulte le soleil à la Terre, un phénomène appelé éclipse solaire peut se produire. Cela n'arrive pas fréquemment et il s'amuse de la chance d'y assister en compagnie d'Oriana.

En observant plus attentivement, le jeune homme constate que sa théorie se révèle fausse, puisque la lumière ne disparaît que dans un rayon d'environ deux cents toises. Les premiers cris retentissent et Oriana se presse davantage contre lui.

Dans ce monde, toutes les manifestations inexplicables relèvent d'interventions divines, voire maléfiques. Sans tenir compte du froid mordant, Alceste abandonne la couverture à son aimée. L'ombre immense plane sur la capitale, comme si son épicentre prenait sa source à Espélia.

Un sentiment de panique s'insinue dans son ventre, tandis que les hurlements d'angoisse augmentent. Quelque chose lui suggère que cette obscurité est provoquée délibérément, qu'une entité est la cause de cette pénombre.

Soudain, en scrutant la masse sombre, Alceste aperçoit furtivement un trèfle couleur or. Dans son cerveau en ébullition, le lien avec le symbole qu'arborait Morgaste sur sa bannière s'établit. Avec difficulté, il a déchiffré un passage dans le grimoire qui relie ce symbole au feu nucléaire, une énergie redoutable que maîtrise la civilisation dont était originaire Aubert.

Oriana s'accroche au bras de son compagnon, incapable de réprimer sa terreur. Le visage blême de ce dernier ne la rassure pas.

— Que se passe-t-il ? Dis-moi ce qui se passe !

Sa voix implorante déchire l'atmosphère anxieuse. Alors, comme sortant d'un long cauchemar, Alceste la fixe sans la voir :

— Le signal ! Le signal envoyé par le fragment... Il a été entendu... Des visiteurs d'une autre planète sont arrivés.

Oriana s'écarte de lui, inquiète pour sa santé mentale. Elle sait que son amant n'est pas un homme ordinaire, que sa naissance restera un mystère pour elle, mais jamais elle n'a douté de son intelligence.

— De quels visiteurs parles-tu ? Où sont-ils ?

Alors, Alceste prend le visage de l'amour de sa vie dans ses mains. Avec douceur, il l'oblige à lever la tête vers la tache noire qui stationne au-dessus de la ville :

— Leur vaisseau, c'est leur vaisseau qui nous fait de l'ombre ! Cette forme oblongue et sombre qui nous recouvre !

Horrifiée, Oriana assimile l'information. Des scènes d'hystérie collective se déroulent à présent dans toutes les ruelles de la ville, des rassemblements se forment, implorant l'objet dans le ciel à l'aide de chants antiques. D'autres manifestants tentent de pénétrer dans la citadelle pour bénéficier d'une protection dérisoire, scandant le nom de l'Élu en désignant le sommet du donjon.

— Qu... qu'allons-nous faire ? bredouille Oriana, la voix brisée.

Alceste s'avance près des créneaux, appuyant ses deux mains en guise de soutien. Il inspire l'air frais en goulées rapides, puis se retourne :

— Nous les accueillerons dignement, car ils sont nos semblables et nous traiterons d'égal à égal !

Un vol d'oiseaux criards qui s'éloignent à tire-d'aile de la menace couvre sa réponse.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant