LA VOLONTÉ PROPRE

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Le retour des Terres Brûlantes a été plus long que prévu. La fatigue accumulée depuis toutes ces saisons s'est emparée de son corps. Malgré l'insistance d'Aberden, qui voulait retourner dans le royaume des Hisles avant le début de l'été, espérant aider sa sœur, la mère d'Annabelle, pour la moisson, Alceste laisse passer le printemps avant de se sentir en mesure de reprendre la route.

Les adieux avec le vieux cheikh ont été émouvants. Alceste sait qu'il ne le reverra jamais plus. Son âge et la distance, combinés à l'âpreté de cette région, n'inciteront pas les voyageurs du nord à entreprendre ce périple.

Hassim Arh Binz al Abni n'offre aucun autre présent que le manuscrit d'Aubert, dont le nouveau propriétaire n'a toujours pas déchiffré le langage. Toutefois, Aberden a droit à un magnifique arc à double courbure que seuls les peuples du désert savent fabriquer. Deux guides les escortent pour leur permettre de franchir les étendues de sable sans désagrément.

Lorsque les premières collines fleuries leur apparaissent, suivies de plaines couvertes d'herbes folles, les deux cavaliers se sentent revigorés. Le climat torride du désert ne convient pas à des adeptes des Monts Dunhevar. Les nuits encore fraîches les ravissent et ils retrouvent le plaisir enfantin de s'enrouler dans une couverture.

Les paysans sèment les céréales qu'ils récolteront si la nature le leur permet. Les femmes lèvent la tête à leur passage, intriguées par ces deux fiers cavaliers. Les équipements fournis par les nomades peuvent les faire passer pour des étrangers. Certaines fermières moins farouches dispensent des sourires entendus, particulièrement à Aberden, dont la robuste carrure impressionne la gent féminine.

Enfin, le donjon de la citadelle d'Espélia pointe à l'horizon par un frais matin. Conscients de la tâche accomplie, les deux hommes poursuivent la dernière partie du trajet au pas, afin de bien profiter de leur chance d'être parvenus à destination. C'est Alceste qui presse l'allure, rappelant qu'une malade attend son arrivée.

Horst, visiblement au courant de leur proximité, s'avance à leur rencontre, accompagné de Gunson, capitaine de ce qu'il reste de l'armée de Morgaste. Ses soldats, sortis indemnes de la terrible bataille, ont opté pour demeurer dans la capitale et pour intégrer, pour la plupart, les gardes de la citadelle.

Les retrouvailles chaleureuses avec le garde de l'Ordre ne masquent pas la grande détresse qui règne à Espélia. Les ravages des batailles successives, les pénuries d'aliments et de logements, auxquels s'ajoutent la mort du respecté Grand Maître, et l'alitement de la Conseillère Suprême n'incitent pas la population citadine à l'allégresse.

Néanmoins, l'entrée dans la ville d'Alceste ne passe pas inaperçue, car l'Élu est acclamé dans les rues à plusieurs reprises par de modestes gens. Les deux voyageurs, fourbus, prennent le temps d'un bain avant d'aller rendre visite à d'illustres femmes.

La rencontre avec Ulva est chargée d'émotion et Alceste s'agenouille près de son lit pour enfouir son visage dans sa poitrine. Surprise, la noble dame caresse la chevelure de celui qu'elle sait depuis toujours promis à un brillant avenir.

Alceste se détache à regret de son sein, le visage ravagé par les pleurs. L'un comme l'autre sait pertinemment que l'échéance approche pour l'ancienne Meneuse de loups.

— Va rejoindre Oriana ! ordonne Ulva. Elle a encore besoin de ta présence.

Sans prononcer d'autres mots, elle tourne la tête du côté opposé à ses visiteurs. Horst fait un signe à Aberden, qui ne sait pas comment exprimer son admiration, avant de sortir. À regret, Alceste quitte la chambre dont l'atmosphère funeste le marquera à jamais.

Oriana caresse l'herbe haute des plaines verdoyantes. L'alouette mâle chante en survolant son territoire. La promesse d'un nouvel été ravive les symphonies de la nature.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant