UN SACRIFICE FRATERNEL

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Oriana émerge difficilement de sa plongée cauchemardesque dans le monde des morts. Elle ne parvient pas à oublier la vision des cadavres qui la retenaient prisonnière. Réfugiée dans une chambre au dernier étage du donjon, son avenir semble incertain.

Ulva, qui veille sur elle comme une seconde mère, est inquiète. Tous les meilleurs médecins de la cité sont formels : le corps vigoureux de la survivante ne demande qu'à reprendre le cours de sa vie. En revanche, l'esprit de la jeune femme est hanté par les horreurs qu'elle a subies.

« Malgré une constitution physique exceptionnelle, déclare l'un des compagnons qui se rend à son chevet chaque jour, le choc de sa renaissance parmi des corps en putréfaction a provoqué un état de stupéfaction ». Ulva comprend que sa guérison sera beaucoup plus longue que prévu.

Horst et Alquin se relaient auprès d'elle pour tenter de la sortir de sa prostration. La Conseillère Suprême a tant à faire pour remettre le pays en marche. Malgré le poids des années et la blessure infligée par Annabelle qui ne s'est jamais vraiment refermée, la noble dame se dépense sans compter pour honorer son mandat.

Parmi les conseillers encore en vie, certains sont de plus en plus réticents à devoir obéir à une vieille femme, plus proche d'une grand-mère que d'une dirigeante. Ulva en est pleinement consciente et n'a pas l'intention de poursuivre au-delà du raisonnable.

Pour autant, il lui faut préparer son départ en formant un remplaçant. La disparition d'Alceste depuis plusieurs lunaisons n'arrange pas ses affaires. Sa notoriété d'Élu en ferait un candidat idéal pour prendre la relève, même si l'ancien messager n'a pas manifesté le désir d'exercer un quelconque pouvoir.

Parfois, il faut savoir passer outre ses réticences et s'essayer à des rôles improbables. Ainsi a-t-elle procédé, brisant un tabou vieux de plusieurs siècles : une femme n'aurait jamais dû prendre la tête du Conseil des Trente.

À nouveau, la reconstruction de la cité accapare toutes les discussions lors des réunions, tant le chantier est immense et complexe. Profitant des pans de fortifications détruites et des parties de citadelle en piteux état, Ulva promeut l'innovation en matière de matériaux et de techniques.

À l'inverse, certains membres du Conseil épris de tradition mènent un travail de sape pour faire avorter ses propositions. Heureusement, les conseillers les plus jeunes sont ouverts aux améliorations et curieux de découvrir.

Les journées d'Ulva sont épuisantes et lorsqu'elle rend visite à Oriana, le masque de froideur de la survivante n'est pas le meilleur des baumes pour vaincre ses propres difficultés. Sa santé de femme âgée se dégrade, à tel point qu'il lui est devenu impossible d'utiliser les pouvoirs hérités du fragment.

Depuis l'explosion déclenchée par Morgaste, la pierre venue de l'espace s'est désagrégée en milliers de morceaux inoffensifs. L'espoir d'agglomérer ces particules pour reformer un tout s'amenuise... Tant mieux ! Cette météorite a été à l'origine de beaucoup trop de souffrance.

Son fils a cru maîtriser ses pouvoirs : il a payé chèrement son obsession. Ulva regrette de ne pas avoir été la mère idéale qu'un enfant différent aurait méritée. Sa naissance, consécutive à une aventure avec Aubert, a plongé son couple dans la tourmente. Son époux s'est donné volontairement la mort, incapable de supporter une telle disgrâce.

À présent, ses deux fils sont morts et la Conseillère Suprême n'a plus que sa peine en héritage. Les mirages du pouvoir ne remplaceront jamais l'amour d'un être cher. Une larme salutaire trace un sillon humide sur sa joue fripée. Ulva s'est efforcée depuis toutes ces années de ne pas pleurer, de rester digne. Elle ressent une lassitude qui augmente le poids des ans.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant