LE PARDON DES DIEUX

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La nuit s'étend au pied des monts Dunhevar, auréolés par un éclat de soleil agonisant. Sur les vingt mille soldats de l'armée qui a envahi les Terres d'Eschizath, seuls mille ont pu s'échapper du siège de la capitale Espélia.

Un désastre ! Assis dans sa tente, le comte Destogard rumine sa vengeance. Un bivouac a été installé à la hâte avant que la pénombre ne les surprenne. Depuis la fuite peu glorieuse de l'unité de réserve, les hommes ont marché la mine sombre, le visage fermé et la parole rare.

Celui que le Conseil royal avait nommé régent ne peut que constater l'échec de cette campagne militaire. Sa seule consolation : il pourra en imputer la responsabilité à Annabelle, l'héritière du roi Kildéric.

Accuser une morte ne l'exemptera pas de toutes ses fautes. Parvenu à la demeure royale, il devra expliquer aux plus grandes familles du royaume la disparition d'un fils, d'un mari ou d'un proche parent. Après les batailles contre l'armée noire, les bannerets avaient enterré leurs morts. Beaucoup de seigneurs avaient déploré la disparition d'un aîné.

Son initiative se solde par un bilan destructeur pour la noblesse au pouvoir. Les têtes les plus titrées du pays ne lui pardonneront pas d'avoir entraîné le royaume des Hisles dans une guerre sans gloire autre que la perte de la quasi-totalité des effectifs.

Pour se remonter le moral, le comte songe que ces prétentieux de marquis de Vaulquier et de duc de Marbre n'auront pas survécu à la déflagration. Où Morgaste a-t-il trouvé la ressource pour déclencher une telle puissance ? Ce pouvoir immense que le vieillard chenu aimerait posséder a disparu avec le Prince Noir.

La Dame Blanche s'est attaquée à plus fort qu'elle et y a laissé la vie. L'élimination de cette donzelle qui voulait devenir reine n'est pas pour déplaire à l'intrigant qu'est Destogard. Même si la disgrâce l'attend, les quelques années d'existence qu'il lui reste seront employées à consolider sa position auprès de la future famille régnante.

Il compte aussi initier ses deux petits-fils parmi les plus prometteurs au rôle ingrat de courtisan. Les Destogard n'ont pas fini de comploter à la cour, perpétuant une tradition vieille de plusieurs générations.

Le campement est plongé dans un silence seulement troublé par les hennissements des chevaux et le crépitement des feux, censés éloigner les bêtes sauvages. Après un repas frugal, composé de châtaignes et de pommes, le patriarche se désaltère d'un pichet de vin aigri. Il n'y aura pas ce soir de belles garces pour réchauffer ses vieux os.

Il s'allonge péniblement sur une couche faite de paille préparée à la va-vite par un de ses derniers serviteurs encore vivants. Dehors, le ciel nocturne est constellé d'étoiles. Il le sait, car un pan de la toile est déchiré. Ces innombrables points lumineux sur la voûte céleste sont-ils des signaux encourageants ou au contraire de détresse ?

Le comte hausse les épaules, se morigénant de penser que de simples scintillements nocturnes pourrait changer le cours des choses. La Destinée est entre les mains des plus forts ou des plus malins. Il se targue d'appartenir à la seconde catégorie.

Un hululement résonne dans la nuit silencieuse qui lui donne la chair de poule. S'il n'y avait pas deux gardes à l'entrée de sa tente, l'ancien régent ne trouverait pas le sommeil.

En effet, parmi les officiers restants, certains prétendent que les réservistes n'auraient pas dû fuir, mais affronter les soldats ennemis. Les mêmes affirment que la mort aurait été préférable à une retraite sans gloire.

La devise de la famille Destogard : « La finalité seule compte, les moyens n'ont pas d'importance », a fait grincer les dents de nombreux courtisans. À la différence de ces êtres veules, le comte n'a pas honte d'afficher ses intentions. En revanche, dans la manière de les réaliser, il sait rester plus flou.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant