Prologue

60 8 19
                                                  

Le parfum guida la créature au plus profond des bois, entre les racines emmêlées et les fougères humides.

Sûrement, se dit-elle, la chose qui sentait aussi bon devait être absolument délicieuse - et elle se sentait le devoir de ne laisser personne d'autre qu'elle la dévorer.

Elle glissait de plus en plus rapidement entre les pieds des plantes qui tapissaient le sol de la forêt. Jamais elle n'avait vu autant de végétation. Jamais elle n'avait senti aussi longtemps l'ombre glacée des sous-bois sur ses écailles. Oh, mais ce parfum ! Il était si exquis, si merveilleux, que cela valait toutes les journées de voyage loin de son désert.

Et elle en était de plus en plus proche.

La créature s'arrêta au pied d'un tronc noueux, les narines écarquillées pour mieux distinguer toutes les senteurs de la forêt. Ce qu'elle cherchait n'était plus très loin, à présent.

Mais elle n'était pas seule. Quelque part au-devant, entre elle et l'appétissante odeur, il y avait d'autres êtres. Elle n'avait aucune idée de ce qu'ils étaient, hormis qu'il n'y en avait aucun pareils dans son désert, comme il n'y avait aucune forêt, ni aucun parfum si délectable.

La créature s'élança à la rencontre des deux êtres, avant de s'arrêter net, tapie sous des fougères, pour les observer.

Ils étaient deux, tendus sur deux racines comme des arbres, avec deux branches mobiles qui leur servait à tenir de petites lumières prisonnières. Et juste devant eux, à portée de leurs branches, se tenait la source du parfum.

C'était une fleur.

Cette fleur était plus belle qu'aucune que la créature n'avait jamais vue, ni dans son désert, ni pendant tout son long voyage. Elle flottait dans un halo de lumière bleue, et ses pétales vibraient au rythme d'une musique silencieuse, que la créature entendait malgré elle. L'odeur tombait de ses pistils poudreux, qui dansaient sur cette même musique secrète.

Les deux êtres échangèrent quelques sons, et l'un d'entre eux se pencha vers la fleur. Lentement, il tendit ses branches vers le halo, comme s'il cherchait à la cueillir. Ses brindilles se refermèrent autour des pétales, et –

La musique silencieuse changea de tempo. En quelques battements de mesure, le halo s'agrandit pour engloutir celui qui avait posé ses branches sur la fleur. Une fois le nouveau refrain terminé, la plante repris sa musique initiale, et l'être avait totalement disparu. Son compagnon, figé de stupeur, se ressaisit et parti à toute allure dans les bois sur ses deux grandes racines.

Désormais, il n'y avait plus que la fleur et la créature qui avait suivi son parfum.

Elle glissa doucement pour lui faire face. Elle se redressa sur son corps long comme une liane, jusqu'à ce que sa tête soit au même niveau que l'objet de sa convoitise.

Et, pendant des heures, sans bouger, elle l'admira.

Cette fleur, dit-elle à haute voix dans le silence de la forêt, est bien trop belle pour être mangée.

Je ne devrais jamais rien faire d'autre que l'admirer, sans la toucher.

Et si elle m'y autorise, je la protégerais. Elle savait que toutes les choses n'aimaient pas être protégées.

Elle attendit, plusieurs jours et plusieurs nuits, que la fleur se fasse entendre.

Lorsque ses pétales changèrent de rythme, et que ses pistils dansèrent sur une autre mélodie, alors la créature sut que la fleur acceptait sa protection.

Et jamais, jamais, elle ne faillirait à sa tâche.


Une fleur pour le roiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant