Courir

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Le bus ne m'a pas attendue.

Mais ça va. Je veux dire, le bus ne peut pas attendre tout le monde. Il a des horaires à respecter, et ce n'est pas parce que j'étais à deux mètres du poteau et lui faisais signe qu'il me devait quelques secondes supplémentaires. Peu importait que je sois tout juste dans les temps à condition de monter à cet arrêt et que le rater soit un désastre personnel. Ni écrit sur ma figure, ni son problème.

Alors j'ai couru.

Je connaissais bien cette portion de rue. Le trottoir : alternance de bitume, sable et gravier, sept cent mètres jusqu'à la prochaine station. Le milieu : pauvre en piétons et véhicules à cette heure de la matinée. Mes chaussures : de petits talons, rapport au rendez-vous. Par chance je suis un genre de sauvageonne. J'ai l'habitude d'effectuer des gestes plus étranges que la dignité de ma tenue ne m'y autorise. Voyez le petit tailleur, la petite serviette et les petits talons s'élancer vers le bus.

Un petit vieux à sa fenêtre m'a regardée en coin.

Je suppose que je n'aurais pas dû y prêter attention. Eh oui mon pauvre monsieur, c'est fatigant tous ces feignants de jeunes qui passent leur temps à courir. Ça paraît risible de découper l'air, labourer le sol, suer des rivières au cul d'un transport en commun. Ça l'était un peu. Je ruinais mon chignon si professionnel. J'aurais le temps d'y penser une fois assise.

Le bus s'est arrêté au feu rouge.

Un optimiste remonterait la rue, irait taper sur la porte, et s'attendrait à ce que le chauffeur l'accueille. Il est stoppé pour quinze secondes de toute façon. Il peut bien ouvrir. Il peut bien mettre fin à la course. L'optimiste croit dans les coïncidences. L'optimiste ne se dit pas qu'un chauffeur qui ne supporte pas d'attendre quelques secondes à sa station ne va pas commencer à accorder des faveurs aux voyageurs.

J'ai profité de mon avance pour dépasser le bus.

Et profité d'avoir dépassé le bus pour ralentir un brin et épargner mes orteils. La bonne paire de talons ne vous empêchera pas de courir, mais il s'agira toujours d'un exercice d'équilibre plus délicat que le sprint en baskets. La pratique nécessite de trouver des chaussures qui collent bien au corps du pied. Avec un peu plus d'expérience, vous pourriez sauter des barrières ; moi, je me suis contentée de la contourner.

Le bus m'a rejointe, l'arrêt était en vue.

J'ai visé son rétroviseur à grands appels de bras. Je ne me plains pas. Tout le monde a des efforts à fournir. Je sais que je devrai toujours courir, faire mes preuves, rappeler au monde que je vaux quelque chose, que je suis prête. Je sais qu'au bout du trajet, il y a une récompense. Tous les efforts ont un sens.

Le bus a stoppé pesamment.

Je suis arrivée à sa hauteur. La porte s'est ouverte. Le chauffeur a souri sous ses lunettes de soleil trop larges et son nez trop droit.

— C'était vachement drôle !

Je ne réponds pas.

— Chiche de le refaire ?

Les portes se sont refermées sur mon nez. Le bus s'est ébranlé.

Que voulez-vous ? J'ai couru.

CourirWhere stories live. Discover now