Les Temps nouveaux

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Pour ce qu'il valait, Michel décida d'adopter le plan de Grimaldi — en partie. Cette idée de vaquer à ses occupations normalement lui donnait l'impression de jouer le rôle de l'appât dans un piège qui le dépassait. Sans quitter le campus, il avala un sandwich insipide. Il alla à la bibliothèque, où il emprunta une pièce d'étude, silencieuse et surtout fermée. Perdue dans un coin, dissimulée par les murailles de livres, c'était une cachette parfaite. Pour lui, c'était surtout un poste d'observation. La porte verrouillée, il posa ses mains à plat sur la table et laissa son regard voler jusqu'à l'amphithéâtre. Ce n'était pas vraiment sécher les cours, si on les suivait à distance. Bien sûr, les discours savants du maître ressemblaient au bruit de l'eau tombant sur un tambour, mais Michel avait une vue imprenable sur la salle et sur tout intrus qui aurait voulu s'y glisser. Que Grimaldi aille jouer la chèvre sacrificielle si ça lui chantait, Michel était devenu le chasseur.

Quand le cours se termina, la plupart des étudiants restèrent en place. Certains mangèrent discrètement des provisions légères, interdites, mais presque toujours tolérées. Il y avait déjà une petite foule qui affluait pour la conférence. Michel n'avait pas cru qu'ils seraient si nombreux. Il ne reconnaissait pas la moitié d'entre eux. Comment identifier un poursuivant? Tout à coup, tout le monde semblait porter un imperméable, et il ne manquait pas d'hommes larges d'épaules. Alors il négligeait ceux qui semblaient être venus en groupes et les figures trop bon enfant. La plupart s'installaient à l'avant, ou près des escaliers. Un espion voudrait se poster vers l'arrière, de manière à avoir une vue sur l'ensemble de la salle, et le guetter dans son dos sans être repéré. Il n'y avait qu'un homme à cet endroit. Un type plutôt costaud, en costume trois-pièces bon marché, couleur gris clair ; rien qui aurait pu attirer l'attention. Il levait la tête chaque fois que quelqu'un entrait. Ce ne pouvait être que lui.

La foule était si dense que Michel pensa à tout simplement ne pas se rendre à la conférence. Ses collègues ne remarqueraient pas son absence avec une telle affluence. Mais ceux qui le surveillaient ? Voulait-il vraiment qu'ils sachent qu'ils étaient repérés ? Mieux valait s'y rendre le plus vite possible. Il restait peu de places assises ; debout, il ne serait que plus exposé.

À contrecœur, il sortit de sa cellule. Il s'imposa un long détour, afin d'entrer à l'étage, par la porte opposée à l'endroit où il se trouvait, le plus loin possible de l'espion. Le couloir était muni de fenêtres par lesquelles il put observer la nuit qui tombait. L'inquisiteur allait bientôt quitter sa retraite, et la conférence allait pouvoir commencer. Avant de pousser la porte, il regarda l'inconnu, de ses propres yeux cette fois, à travers la vitre. Il attendit qu'il relâche son attention pour entrer aussi subrepticement que possible. Il se glissa à la dernière rangée, comme un mauvais élève, rentra les épaules et attendit.

En plus des quidams et des étudiants, plusieurs professeurs de la faculté étaient là, le recteur au premier chef. À la surprise de Michel, ce ne fut pas ce dernier à qui échouât la tâche de présenter l'Inquisiteur, mais au professeur Cornelius. Il se présenta au centre de la basse estrade, toussota et attendit patiemment que le silence s'établisse de lui-même. Une fois satisfait, il ne parla pas immédiatement, mais promena son regard sur l'assemblée, comme s'il cherchait quelqu'un.

« Je me demande ce que vous faites tous là... »

Il y eut quelques murmures de surprise, venant surtout des étrangers à la faculté — les étudiants étaient depuis longtemps habitués aux effets oratoires de Cornelius.

« Ici, ce soir, je le comprends. La question est : pourquoi avez-vous choisi la théologie ?

« Nous avons la chance de vivre à cette époque que, en leurs temps, tous les hommes, dans toutes les civilisations, ont souhaitée et redoutée à la fois : la fin des temps. Le dernier chapitre de l'histoire du royaume terrestre. Devant nos yeux, nous avons vu s'accomplir ce qui était annoncé : les calamités, puis l'Antéchrist, sa montée en puissance, sa défaite. Nous en sommes les survivants, les témoins.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !