LES EAUX DE COLÈRE

Depuis le début
                                                  

Joignant ses forces à celles de l'Élu, le mage concentre toute sa puissance en direction des trombes d'eau qui déferlent. Othe, qui ne sait pas nager, craint de périr noyé. Dans un réflexe de survie, il se protège symboliquement avec les bras de la vague dévastatrice.

Rien ne se passe comme il le redoute. Lorsqu'il ose ouvrir les yeux, sa surprise est proportionnelle à sa terreur. Le cours d'eau en furie s'est scindé en deux affluents, bifurquant sous l'action conjuguée d'Aubert et d'Alceste qui exercent une pression suffisante pour dévier l'élément liquide de sa course folle.

Stupéfaits, les nomades se prosternent devant ce miracle digne du partage des eaux. Othe et Magog se signent respectueusement, alors que seul Aberden garde le visage crispé.

— Nous ne tiendrons pas longtemps ! s'écrie Aubert. Nos pouvoirs ne peuvent s'opposer indéfiniment à un torrent furieux.

Alceste acquiesce sans relâcher son effort, bien que la fatigue se fasse déjà sentir. Bientôt, ils céderont face aux flots déchaînés !

En guise de réponse, le niveau de l'eau baisse rapidement jusqu'à ne plus représenter qu'un filet inoffensif. Épuisé par le combat surhumain qu'il a mené, Alceste tombe à genoux. Aberden l'étend sur sa cape pour qu'il se repose au sec.

Chacun dévisage l'autre, conscient d'avoir encore échappé au pire. Les guides s'adressent à Aubert dans leur langue. Bien que n'étant pas dupes des chances de survie de leurs montures, ils retournent sur leur pas pour tenter de les retrouver.

— Assez de mensonges ! accuse Aberden. Depuis notre départ de la capitale, vous n'avez cessé de nous mentir. Tous ces phénomènes mystérieux, ces insectes de métal, cette tempête de sable mortelle, l'eau empoisonnée de cette oasis et maintenant cette vague incompréhensible : nous exigeons des explications !

La détermination des deux hommes qui lui font face sème le doute chez Aubert. Il cherche du soutien en la personne d'Othe, qui ne peut masquer sa perplexité. Assoupi sur le sol, Alceste n'est d'aucun secours.

— Vous réclamez l'impossible. Je n'ai pas le droit de vous apprendre ce que l'Élu devra découvrir par lui-même. Ce serait un sacrilège de vous révéler des choses que vous n'êtes pas en mesure de comprendre.

Fou de rage, Aberden se précipite sur le mage avant qu'il n'ait le temps de réagir. Sous l'impact violent, les deux hommes au corps à corps tombent à la renverse sur le sol boueux. Malgré son gabarit imposant, Aubert se défend mollement, encore marqué par les efforts consentis pour stopper l'avancée des eaux.

Othe fait mine d'intervenir, mais Magog lui ordonne de ne pas bouger. Aberden ne se contrôle plus. Il dégaine son poignard pour porter un coup fatal, mais à ce moment, les nomades surgissent et désarment le mercenaire. Ils l'entravent par mesure de sécurité.

Alceste s'accroupit difficilement et parvient à se lever grâce à l'aide d'un de leurs guides.

— Ça suffit, Aberden ! D'autres épreuves nous attendent à n'en pas douter. Votre colère ne nous aidera pas à franchir les prochains obstacles.

Honteux, l'oncle d'Annabelle reste prostré silencieusement. Les hommes de la tribu confirment ce dont tous se doutaient : les chameaux et tout le matériel qu'ils transportaient ont disparu, emportés par les flots tumultueux.

Cette nouvelle plonge la compagnie dans le désespoir. En effet, comment survivre dans le désert sans vivres et sans eau ? Quelle ironie après avoir failli périr noyé sous une trombe liquide !

La journée est bien avancée ; bientôt, le soleil déclinera et la fraîcheur nocturne saisira les voyageurs. D'un commun accord, tous conviennent que la recherche d'un abri est une priorité. Aberden semble calmé et promet, si on le libère, de ne plus agresser personne.

Les guides reprennent leur cheminement à pied parmi les gorges abruptes. Trouver l'entrée d'une grotte ou d'une excavation souterraine permettrait au groupe de passer la nuit protégé d'éventuels prédateurs.

Par chance, l'un des nomades a gardé sur lui une pierre à feu. La perspective d'une bonne flambée ranime le moral de la troupe. Maintenant une vive allure, les marcheurs atteignent avant la nuit la limite des défilés.

Une colline ensablée offre une ouverture suffisante pour qu'à tour de rôle, une partie de la troupe puisse s'y reposer. Un foyer a été dressé devant l'entrée pour éloigner les animaux sauvages et fournir un peu de douceur. Trois pisteurs partent en quête de nourriture.

Épuisé, Alceste se demande s'ils atteindront un jour le but de ce voyage insensé. Sans éprouver la même rancœur qu'Aberden, il rend Aubert responsable de leurs malheurs. Demain, au lever du soleil, une chaleur écrasante s'abattra sur leur tête.

Sans moyen de s'hydrater, les membres de l'expédition périront les uns après les autres. Le jeune homme espère que les nomades connaissent l'emplacement d'une autre oasis qui ne sera pas déjà souillée par un ennemi invisible.

À bien y réfléchir, cette ombre maléfique qui plane sur le groupe, dispensant ses effets nuisibles, cette aura maléfique, ne peut être la conséquence d'une malédiction. Malgré les mauvais augures, Alceste ne croit pas à une présence supérieure qui s'acharnerait sur lui et ses proches.

Une explication logique fera jour bientôt, bien que l'avenir s'annonce lugubre. Assis à côté du feu, Alceste cherche dans le crépitement des flammes l'étincelle d'une réponse.

— Nous sommes entre les mains du Destin, prophétise Othe en s'installant à côté de lui. Vous aussi, vous n'arrivez pas à dormir ?

Magog, Aberden et Aubert ont été désignés pour le second tour de garde. Rapidement, ils se sont endormis, exténués par une longue journée de marche.

— Je songeais à tout le chemin parcouru depuis l'hiver dernier. J'ai le sentiment que ma destinée suit un chemin semé d'embûches. Je regrette presque le temps où j'étais apprenti boulanger.

— Je vous comprends, réplique Othe, nostalgique. Moi-même, j'ai été maître de ce beau pays, tenté par le pouvoir. Mal m'en a pris. Depuis, je suis allé de désillusion en désillusion, jusqu'à la rencontre qui m'a ouvert les yeux.

— Aubert garde une grande part de mystère, murmure Alceste. Je ne suis pas encore convaincu de sa sincérité et de son désintéressement. J'ai le sentiment qu'il poursuit un but personnel, où la revanche n'est pas à exclure.

— Gardez-vous bien de le juger avec de la colère, comme votre ami Aberden. Il est étranger à nos terres, mais sa connaissance est immense et elle nous mènera à la seule vérité.

— J'aimerais avoir vos certitudes !

Sur ces paroles, Alceste se lève, car la relève arrive. Croisant Aubert suivi par Aberden, il espère que le mercenaire ne soit pas encore envahi par une bouffée de violence.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant