LES EAUX DE COLÈRE

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Les dunes de sable ont cédé la place à un labyrinthe de défilés qui traversent des montagnes anciennes. Les parois rocheuses composées de grès rouge-brun offrent aux voyageurs une palette de couleurs chatoyantes.

Alceste ne peut s'empêcher d'admirer ces gorges, ainsi que la beauté des sculptures qui jalonnent leur route. Dans un langage difficilement compréhensible, les guides expliquent que ces passages à travers la montagne ont été façonnés par une civilisation brillante et millénaire.

— Certainement les ancêtres des tribus actuelles du désert, suggère le mage. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, jeune Alceste.

Magog et Aberden ferment la marche en silence, mal à l'aise à dos de chameaux, mais cependant très impressionnés par les merveilles du site. Seul Othe Monclart continue de disserter, malgré la majesté des lieux. La concentration excessive de leurs guides n'a pas échappé à Alceste.

Par moments, un vent frais apporte un peu de réconfort à la caravane disparate. Après des jours de marche sous un soleil de plomb, bénéficier d'une température plus clémente est un luxe.

Toutefois, la progression est ralentie, car les nomades vérifient constamment qu'ils suivent le bon trajet. « Comment font-ils pour ne pas se perdre ? s'interroge le jeune homme. Aucune étoile ne leur sert de point de repère durant la journée. »

Comme s'il devinait sa curiosité, Aubert montre du doigt les parois lisses :

— Des symboles ont été tracés dans la roche. Telle une carte, ils informent les habitants du désert de leur position.

En regardant plus attentivement les signes indiqués, Alceste reconnaît, sans savoir comment, des caractères, des inscriptions, qui ne lui semblent pas étrangers.

— Jeune Élu, vous comprendrez bientôt la signification exacte de telles annotations. Sachez que j'ai enseigné au peuple du désert la façon de les interpréter.

Aucun des compagnons d'Aubert ne se satisfait de ses explications énigmatiques. Aberden n'aime pas dépendre du savoir des autres et préfère compter sur ses qualités propres. Magog conserve une humeur massacrante, car l'obligation de suivre le groupe dans ce dédale l'angoisse. Othe s'est tu, conscient de l'étendue du savoir du mage.

La brise qui caressait les voyageurs se transforme peu à peu en bourrasques violentes, obligeant les guides à faire agenouiller les chameaux. Craignant une nouvelle tempête de sable, tous se blottissent contre le large flanc de leurs vaisseaux du désert.

Les caprices répétitifs de la nature agacent Alceste, persuadé qu'il en est la cause. Lorsqu'un grondement inquiétant se fait entendre, la compagnie se dresse d'un même élan. Malgré le souffle du vent, tous essaient d'identifier la provenance de cette sourde rumeur.

— On dirait des cataractes, s'étonne Aberden.

Le mercenaire a souvent voyagé par voie de mer et le bruit des vagues lui est devenu familier.

— Il a raison ! s'alarme Aubert. Des trombes vont s'abattre sur nous. Fuyez !

Sans plus s'occuper des chameaux, les cinq compères et leurs guides s'enfuient en courant dans la direction opposée au tumulte qui augmente.

Cette course perdue d'avance contre la mort n'est pas du goût d'Alceste. Il réalise que s'enfuir n'apporte pas de solution. Piégés en terrain hostile, lui et ses compagnons n'ont aucune chance d'échapper à la déferlante. Il s'arrête, décidé à tenir tête au raz-de-marée qui approche. Debout, bien campé sur ses jambes, il attend l'assaut liquide.

— Mais que fait cet inconscient ? hurle Aberden qui a stoppé sa course.

Aubert l'imite, car il a compris l'intention de son jeune ami. Même si l'idée paraît suicidaire, les quatre fuyards se regroupent autour d'Alceste, tandis que les guides hésitent sur l'attitude à adopter.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant