UNE PLAIE BÉANTE

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La tempête qui s'est enfin calmée a ravagé le campement. La majorité des tentes ont été arrachées, leur toile déchiquetée. Parmi les nomades, beaucoup souffrent de blessures profondes, leurs visages sont ensanglantés, leurs vêtements lacérés...

Pour les animaux, les dommages causés par les bourrasques violentes sont irrémédiables. Des dromadaires, pris de folie, se sont jetés les uns contre les autres, fracassant leurs membres. De leur peau striée par les éraflures, il ne reste qu'une couche rougeâtre.

Terrorisés, les ovins se sont tous enfuis. La plupart ont été retrouvés morts, leur fourrure tachée de sang. Au centre du camp, la tente du cheikh, ainsi que quelques-unes à proximité, ont été miraculeusement épargnées. Alceste se repose, allongé sur une natte. Aubert a puisé dans l'organisme de l'Élu pour protéger des vents sournois une zone précise.

Dès l'accalmie, le mage a effectué discrètement des prélèvements dans le sol. Des particules ferreuses se mêlent aux grains de sable : le déchaînement des éléments n'était pas naturel. Il a été provoqué ! Aubert décide de garder secrètes ses conclusions.

La désolation qui l'entoure ne l'empêche pas de prendre des nouvelles de ses compagnons de voyage. Malgré quelques égratignures, Aberden, Magog et Othe sont sains et saufs. Leur tente se trouvait à proximité de celle de Hassim.

— Comment interprétez-vous une telle punition de la Nature ?

L'oncle d'Annabelle l'apostrophe d'un air goguenard pour bien lui montrer qu'il n'est pas dupe de la situation.

— Le minimum consiste à respecter ceux qui n'ont pas eu notre chance ! réplique-t-il sèchement pour clore le débat.

L'ombre d'un doute passe furtivement dans les yeux de l'ancien conseiller. Quant au Maraudeur, il remercie ses dieux sauvages de l'avoir épargné. Perdu dans ses pensées, Aubert observe la route sinueuse ondulant sous le sable fin d'un air absent, et songe que le chemin à parcourir pour atteindre les Terres Brûlantes est encore long.

Plusieurs jours sont nécessaires pour que le campement retrouve un semblant de confort. Alceste, rétabli après une faiblesse passagère, aide les nomades rescapés à rebâtir leur lieu de vie. Souvent, dans le regard de ces fils du désert, il surprend une lueur de reproche. Le jeune homme comprend qu'ils puissent éprouver de la jalousie à son égard, lui qui a survécu indemne à cette tempête, contrairement aux braves de la tribu, porteurs d'horribles stigmates.

Ses dons, liés aux fragments, attirent le malheur sur tous ceux qui le côtoient. Parfois, il souhaiterait rester seul pour ne pas nuire à ses proches. Finalement, il valait mieux qu'Oriana ne les accompagne pas dans ce dangereux périple.

Quelles autres épreuves attendent le groupe de voyageurs ? Peut-être devrait-il profiter de la confusion au sein du campement pour disparaître et poursuivre sa route seul, vers une promesse de rencontre avec ses origines...

Alceste rejette une idée aussi idiote. Égaré dans le désert, il ne survivrait pas longtemps. La chaleur, alliée aux intempéries, aurait facilement raison de son acte de folie.

— À quoi pensez-vous ? Êtes-vous nostalgique de votre rôle de messager ?

Othe Monclart le surprend dans ses délires. L'évocation de cette période bénie où il n'était pas encore considéré comme l'Élu, mais seulement en tant qu'être humain normal, lui fait monter les larmes aux yeux. Révolus, les choses simples et les instants fragiles où la seule action de contempler un coucher de soleil constituait déjà une promesse.

— J'ai le mal du pays, répond-il sèchement, peu enclin à supporter l'air inquisiteur de celui qui les a trahis par le passé. Les odeurs et les bruits de la capitale me manquent.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant