UNE FUTURE REINE

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C'est la fin de l'automne, les arbres dénudés exhibent leurs branches tordues. Par l'embrasure étroite, Annabelle s'efforce d'apercevoir à leurs pieds les tapis de feuilles pourrissantes. Elle-même croupit dans ce cachot depuis une lunaison, réduite à la lumière déclinante.

Ses yeux turquoise brillent d'une lueur malsaine... Si elle reste enfermée encore une journée, elle va devenir folle ! Elle n'ose imaginer son reflet dans un miroir : celui d'une prisonnière à la peau diaphane, le visage cerné par les mèches rebelles d'une chevelure peu soignée.

Annabelle étire son corps svelte, qui captait jadis tous les regards. Depuis son incarcération, elle s'astreint à des exercices physiques journaliers. Maudits soient les traîtres qu'elle croyait ses amis ! Aucun d'eux ne lui a rendu visite, pas plus que Danel – dont elle est sans nouvelles.

La rage inocule son venin qui ne demande qu'à agir. Malgré l'isolement, elle ressent le pouvoir maléfique qui l'appelle. Hurlant sa colère, elle se jette contre le mur du cachot. Le gardien ne se donne même plus la peine de taper à la porte bardée de fer.

Désespérée, elle s'allonge sur le lit de paille fraîche. Apparemment, ses geôliers ont comme consigne de nettoyer régulièrement la pièce, de changer sa literie quotidiennement et de vider son pot de chambre. De temps en temps, une servante lui fait un brin de toilette, démêlant patiemment ses longs cheveux. Tant de luxe pour une princesse ! Annabelle sanglote comme la petite fille qu'elle était encore il n'y a pas si longtemps. Elle donnerait tout pour revenir en enfance.

Non, cette pensée est néfaste ! Elle doit regarder vers l'avenir, oublier la séduction du passé. Ses souvenirs l'affaiblissent, l'empêchent de se projeter vers un futur conquérant. À l'aide de la manche de sa robe grise, elle essuie les larmes qui brouillent ses paupières.

Au même moment, des claquements de bottes se rapprochent de la cellule. Le visiteur marque un temps d'arrêt, avant de tirer l'énorme verrou dont le grincement caractéristique est horripilant. Le lourd vantail s'écarte et la silhouette du garde de l'Ordre apparaît.

— C'est vous qu'ils ont chargé de la sale besogne ! persifle Annabelle. J'ai cru ne jamais vous revoir !

Horst ne répond pas aux provocations de la jeune femme. Difficile d'imaginer que la même personne, sous des traits enfantins, se tenait devant lui naguère.

— J'ai pour mission de vous conduire devant le Conseil des Trente afin que vous répondiez de votre forfait.

À ce moment, deux colosses pénètrent dans le cachot. Avant qu'Annabelle n'ait pu protester, elle est ligotée sans ménagement.

— Je ne fais qu'appliquer les consignes, se justifie Horst.

— Vos pauvres excuses ne vous sauveront pas lorsque la fin approchera ! l'avertit Annabelle.

— Un peu de silence dans la salle ! exige Alquin, assis à la droite de la Conseillère Suprême. La séance extraordinaire pourra débuter lorsque le calme sera revenu.

Tous les mâles qui siègent dévorent des yeux la prisonnière amenée devant eux. Son séjour prolongé en prison n'a pas altéré sa beauté, qu'ils découvrent pour la plupart. Les femmes, insensibles à ses charmes, retrouvent l'enfant devenue adulte. Droite comme un I, Oriana se tient derrière le siège d'Ulva.

N'étant pas autorisé à prendre place à la grande table, Horst se poste en faction devant l'entrée de la salle des Heaumes.

— Annabelle, énonce Ulva, tu comparais devant ce conseil pour ta tentative de vol d'un objet inestimable et pour ta fuite, orchestrée par Danel, ton complice. Qu'as-tu à dire pour ta défense ?

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant