Sinteval - Chapitre 2

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« Le moment est arrivé. Nous ne connaissons ni l'heure ni le jour, mais tous les signes l'annoncent : un second déluge s'en vient. Après la pluie sans fin, voici la lumière, qui détruira la civilisation viciée dans laquelle nous vivons aujourd'hui. La volonté du Seigneur balaiera la technologie, l'individualisme, les comportements des pécheurs ; elle fera table rase de notre monde en éliminant ceux qui en sont responsables, ce qui nous permettra, à nous, de créer une nouvelle humanité. »

Message de Sa Sainteté adressé à ses cardinaux

en date du 1er janvier 2016


Saraï

Saint-Malo, France – Janvier 2016


La vague de terreur qui traverse Noor me foudroie, telle une lame de fond passant de son esprit au mien à travers le lien qui nous unit. Jamais une émotion lui appartenant ne m'avait à ce point bouleversée.

Noor a toujours maîtrisé ses précognitions à la perfection. Quand un pressentiment lui venait, qu'il soit bon ou mauvais, elle parvenait à le contrôler et à en saisir l'objet en un rien de temps. Même l'instant où elle a compris que les Maîtres nous avaient percés à jour, il y a plus de trente ans, ne l'avait pas perturbée autant. Au contraire, elle avait accueilli la nouvelle avec calme et froideur, ce qui nous a permis de nous préparer tous les cinq.

Aujourd'hui, Noor s'est laissée envahir par un sentiment d'urgence et de danger si fort qu'elle n'a pas réussi à le dominer. Je l'ai perçu lorsque nous sommes arrivées, Gia et moi. J'ai perçu sa présence, cette aura dorée pleine de fougue et de feu, avec quelque chose en plus, un grain de sable, comme un rouage grippé. Un pressentiment, me suis-je dit. Une sensation que je n'avais plus éprouvée depuis longtemps mais qui m'était familière. Je crois que les autres l'ont perçue eux aussi, bien que personne n'en ait fait la remarque, et Noor s'est comportée normalement. J'ai donc estimé qu'il s'agissait d'un souci personnel.

Nous étions tous les cinq très intimidés, presque mal à l'aise, lorsque nous nous sommes réunis. Une réserve qui ne nous ressemble pas. J'ai entendu en premier la pensée de Yaël – « la ruche est enfin complète », a-t-il déclaré –, puis j'ai découvert que cette image qui me hante depuis des années, ce rêve de retrouvailles sur la plage, me venait de Noor elle-même. Elle l'avait prophétisée, d'une certaine manière, et nous l'avait transmise. Le lien entre nous cinq ne s'est jamais totalement défait au fil des années.

Il s'est renforcé, s'est retissé, renoué, pour former une trame plus solide encore, un lacis de pensées et d'émotions communes. Comme avant.

La joie de se revoir, les ombres de nos passés chacun de notre côté, ce besoin de refaire connaissance, de se réapprivoiser... et la peur, celle qui nous suit à chaque pas depuis toujours. J'ai pu vivre avec cette peur parce que je n'avais que la mienne à gérer mais à présent, il y a quatre autres peurs qui s'y rajoutent dans un équilibre précaire, un jeu de Mikado dont les baguettes menacent à tout moment de s'écrouler. La peur de Noor plus particulièrement, qui grandissait au fil des minutes, jusqu'à ce que je ne puisse plus l'occulter.

— Noor ? je lui demande doucement.

Elle est assise à ma droite et ne dit rien, figée dans une drôle de torpeur. À ma gauche, Gia range son téléphone. À l'instant où elle fait part de cette étrange absence de réseau, la vague de terreur naissant en Noor nous submerge sans vergogne, rompant les digues de nos esprits, envahissant nos pensées, oblitérant la réalité.

Il ne reste plus que la peur.

Quelque chose arrive.

Ces trois mots résonnent dans ma tête.

Elisabeta + SintevalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant