UN MIRACLE, EN VÉRITÉ

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La petite troupe progresse en direction de la Marche du Sud. Ulva observe le paysage qui perd de sa fraîcheur. Progressivement, une aridité austère remplace la végétation luxuriante des grands lacs. Elle ne peut s'empêcher de regretter la verte forêt d'Eslhongir et les années passées en compagnie des loups. Aurait-elle pu imaginer à cette époque, qu'un jour, elle détiendrait entre ses mains le destin des Terres d'Eschizath ?

À ses côtés chevauchent Alceste et Aubert, qui ont tenu à l'accompagner. Ulva n'a pas manifesté son étonnement, pourtant, elle n'imaginait pas que sa mission d'ambassade intéresserait les deux hommes accaparés par les fragments.

Une escorte d'une dizaine de cavaliers l'accompagne pour assurer sa sécurité et celle des émissaires. Aberden, Othe Monclart et Magog ferment la marche. Le mercenaire apprécie moyennement la présence du Maraudeur, mais le colosse sous l'emprise d'Aubert le suit comme son ombre.

Finalement, les négociations ont abouti, après d'âpres palabres avec les membres du Conseil des Trente, à un pacte de non-agression entre les deux pays. Curieusement, les plus difficiles à convaincre ont été Alquin et Oriana. L'attitude belliqueuse de son frère, d'habitude si modéré, continue de la surprendre.

La voix de la raison devait cependant l'emporter ! Son pays sort affaibli des précédents conflits et cette main tendue vers une paix fragile ne doit pas être refusée. Les plénipotentiaires de l'ancienne principauté de son fils n'ont opposé que des points de désaccord mineur. Par exemple, la nécessité de maintenir une garnison conséquente à la frontière commune.

Ulva n'est pas dupe, elle sait qu'elle aura besoin de garder en permanence un œil sur les Terres Sombres. La précarité de l'accord obtenu de haute lutte ne l'incite à aucun optimisme. Déjà, elle pense à Horst Trebor pour assurer le rôle de margrave, comme jadis Othe Monclart. À choisir entre ces deux personnalités, elle n'hésiterait pas.

Pour l'instant, le garde a pris ses quartiers à la capitale, en compagnie d'Oriana et d'Alquin. Ce dernier a tant à faire pour ressusciter un Ordre dont il a été le Grand Maître que parfois, elle comprend son impatience. La frustration et l'ampleur de la tâche pèsent sur les épaules de son cadet.

Elle sourit, songeant qu'elle-même est engagée dans un combat inégal pour endiguer la misère de son peuple. La course contre l'hiver qui approche est un des enjeux cruciaux du début de son mandat. Si les principales rénovations débutées avec nombre d'artisans n'aboutissent pas, les citadins mourront de froid et de faim. La colère se propagera dans les Terres d'Eschizath, enflera légitimement et mènera à la révolte.

— Vous arborez une mine bien sombre, chère Conseillère Suprême. Êtes-vous nostalgique des murailles de la cité d'Espélia ?

— Messire Aubert ! J'étais plongée dans mes pensées. Puisque vous me questionnez, j'en profite pour vous demander la raison de votre présence.

De l'autre côté de la cavalière, Alceste fait trotter sa monture pour se porter à sa hauteur.

— Aubert et moi ne vous accompagnerons pas jusqu'à la Marche du Sud. Nous bifurquerons vers l'est.

Machinalement, Ulva jette un regard dans la direction évoquée. Elle fouille sa mémoire pour se souvenir des cours de géographie que son précepteur s'évertuait à lui inculquer, lorsqu'elle était adolescente.

— Excusez mon ignorance, mais en suivant cette voie, n'atteindrez-vous pas la région des Terres Brûlantes ?

L'air gêné, Alceste consulte du regard son mentor.

— C'est effectivement notre destination, répond Aubert. Votre mémoire est remarquable, noble dame.

Nullement dupée par le compliment de l'étrange personnage, Ulva se mord les lèvres pour ne pas les interroger plus sérieusement. Quelle raison impérieuse pousserait des humains sains d'esprit à s'aventurer dans une des régions les plus inhospitalières du pays ?

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant