GLOIRE ÉPHÉMÈRE

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Heureusement, la descente ne se poursuit pas éternellement. Harassés, ils atteignent un promontoire qui surplombe une immense caverne. Grâce aux courants d'air, l'atmosphère se révèle nettement plus respirable. Après s'être désaltérés, ils entreprennent la périlleuse descente. Arnolf ouvre la marche en serrant les dents, indiquant au Prince Noir les meilleures prises. Enfin, ils foulent le sol tiède de la grotte.

— La partie la plus difficile est à venir, annonce Arnolf. Nous allons longer plusieurs lits de lave. À la chaleur insoutenable s'ajoutera le risque d'une chute mortelle. Par mesure de sécurité, il est préférable de s'encorder.

Avec les lambeaux des vêtements déchirés, il est parvenu à tresser une corde d'une longueur raisonnable. Bien que sa défiance envers le personnage persiste, Morgaste admire son ingéniosité.

— Sais-tu combien de temps il nous faudra pour atteindre la sortie ?

Le géant se contente de hausser les épaules pendant qu'il noue le lien autour de la taille de Morgaste.

— Seuls les dieux savent si nous sortirons un jour vivant de cet enfer.

Le mince sentier, tracé à la va-vite, servait sans doute aux mineurs pour acheminer leur récolte de pierres d'obsidienne. Il serpente en s'élevant progressivement. Les torches artisanales, fabriquées par le colosse, sont indispensables pour s'orienter dans l'obscurité. Morgaste frémit en imaginant les conséquences d'une chute parmi les entrelacs de roches, toutes plus tranchantes les unes que les autres.

La fatigue s'accroche à ses pas lourds, agrippe ses épaules voûtées par l'effort. En guise de soutien, il remâche sa colère envers le responsable de sa condition. En imaginant toutes les manières possibles de le tuer, Morgaste nourrit une haine qui lui insuffle l'énergie nécessaire à poursuivre.

Après avoir franchi un premier niveau, les deux hommes font face à un véritable fleuve en fusion. La température devient insupportable, au point que les compères longent à distance respectable la coulée de lave. Des bulles parfois éclatent à la surface rougeâtre, contraignant les fugitifs à se plaquer contre la paroi rocheuse.

L'épuisement n'est pas loin de terrasser Morgaste, lorsqu'un pont en pierre dresse sa silhouette arquée au-dessus des flots brûlants. Arnolf désigne le passage d'un geste nerveux. La structure ne semble pas résistante, mais offre une possibilité de traverser. Sur l'autre rive, une volée de marches taillées dans la paroi amorce une ascension vertigineuse.

« Même si nous arrivons à traverser, réfléchit Morgaste, un pied qui dérape entraînera une chute irrémédiable. » En quelques bonds, Arnolf atteint le milieu de l'arche. La corde oblige son complice à avancer. Il ne faut pas traîner : la chaleur est si intense que les cœurs battent à tout rompre, sensibles à la moindre élévation de température.

Morgaste pose le pied sur l'édifice, tandis qu'à l'autre bout de la corde tendue, Arnolf parvient sur la berge en titubant. Pressant sa main contre sa poitrine, il empoigne de l'autre fermement la corde : le signal qu'attendait son équipier. L'ancien tyran progresse difficilement sur la passerelle naturelle. Parvenu au point culminant, le vertige le saisit. Son corps en sueur refuse d'avancer, opposant une résistance aux tractions délivrées par une poigne insistante.

— Tu n'as jamais eu l'intention de me laisser la vie sauve ! hurle Morgaste. Ce simulacre d'évasion participe à un plan ourdi par ton maître, ce serpent de Grand Prêtre !

Feignant l'indifférence, Arnolf répond que le moment est mal choisi pour tenir ce genre de conversation.

— Au contraire, lâche, il n'est pas de meilleur endroit. Tu tiens ma vie au bout d'un fil. L'instant est idéal pour accomplir ta mission : t'assurer de ma disparition durant notre prétendue fuite.

Arnolf tressaille sous l'insulte, au point d'être tenté de libérer le lien artificiel qui l'unit à son pire ennemi.

— Que devrais-je dire, moi ? Non seulement, tu m'as condamné sans remords, mais à cause de ta décision, ma femme a été livrée en pâture aux pires des Maraudeurs. Quant à ma fille âgée de quatre ans...

Sa voix s'étrangle en sanglots pathétiques. Il redresse la tête pour affronter le bourreau de sa famille, ivre de vengeance inassouvie.

— Ta mort me délivrera des nuits hantées par le souvenir des deux êtres qui me sont les plus chers au monde. Ta disparition n'est que justice pour toutes les exactions dont tu t'es rendu coupable.

Pour une fois, Morgaste ressent la souffrance et la haine de cet homme, comme si le lien qui les unissait transmettait un signal de détresse. La tension sur le lien augmente, cherchant à l'attirer vers sa fin proche. S'arc-boutant de toutes ses forces, le roi déchu tente de résister, les pieds fermement plaqués au sol.

La matière brute déchire ses talons, arrache des lambeaux de chair. Refusant de montrer sa douleur à son ennemi, Morgaste se concentre sur l'image de la pierre de l'espace, ultime refuge avant le coup de grâce. Son corps se durcit, sa foi en sa puissance grandit pour former une masse compacte prête à se libérer.

Lorsqu'Arnolf comprend que l'invincibilité de sa proie refait surface, il est trop tard. Le lien qui les unit se rompt avant qu'une déflagration ne balaie le faux prisonnier, éparpillant sa chair aux quatre coins du passage souterrain. Ses yeux bleus intensément lumineux, Morgaste tombe à genoux et se traîne jusqu'au rivage. Les vapeurs brûlantes ont momentanément ravivé ses capacités hors normes.

Épuisé, il s'affale au pied de l'escalier vertigineux, tentant de maîtriser sa respiration qui s'est emballée. La mare de sang dans laquelle repose une tige de fer rappelle tout ce qu'il reste d'Arnolf. Morgaste attrape cette arme dérisoire et débute l'ascension.

Tant qu'il lui restera un souffle de vie, il luttera pour sa quête : retrouver les fragments stellaires et utiliser leurs pouvoirs pour anéantir le mal qui lentement le dévore. Il lève la tête afin de repérer un éclat de lumière. Sans succès ! Qu'importe, il gravira s'il le faut ces marches rudimentaires à genoux, avec la certitude chevillée au corps d'y parvenir.

Une chauve-souris, agrippée silencieusement à la paroi, prend son envol vers un point situé en hauteur. Morgaste contracte sa mâchoire : si ces mammifères empruntent une issue qui mène à l'air libre, il la trouvera.

Une dernière fois, il jette un regard en arrière pour s'assurer que le ruban incandescent diminue. À présent, il en est certain, la liberté lui ouvrira les portes de la reconquête de son trône.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant