GLOIRE ÉPHÉMÈRE

3 1 0
                                          

Morgaste se réveille en sursaut. Il ne s'est assoupi qu'un court instant, mais le danger omniprésent dans cette cellule impose de rester sur ses gardes. Jusqu'à présent, Arnolf a résisté à son désir de le tuer. La proposition de réhabilitation, qui le disculperait de son crime, a fini par calmer le colosse. Les autres prisonniers, captifs dans cet enfer depuis trop longtemps, obéissent aveuglément à l'ancien Maraudeur.

Bientôt, si Morgaste ne s'évade pas, il ressemblera à une de ces loques, incapable de la moindre réaction. Une fois par jour, les gardiens jettent de la nourriture par une trappe : des restes de repas, des déchets, des épluchures... Comme ils feraient avec des porcs. Arnolf prélève les morceaux les moins avariés, puis laisse les autres se disputer leur maigre pitance. Il partage ensuite son butin avec le Prince Noir.

L'eau pose davantage de problèmes, car la source qui jaillit faiblement dans un coin de la grotte produit un liquide tiède et légèrement salé. Les quelques écuelles en bois dont disposent les condamnés sont remplies plusieurs fois par jour, avant que des bagarres n'éclatent. Encore une fois, Arnolf profite de sa condition physique pour se prélever une quantité d'eau suffisante. Son protégé se force à avaler le breuvage saumâtre.

L'obscurité qui règne la plupart du temps nourrit les angoisses. Des pauvres bougres, à bout de nerfs, poussent des hurlements inhumains. Leurs cris s'étranglent dans des suppliques incompréhensibles : une âme charitable a mis fin à leurs jours.

Morgaste insiste auprès d'Arnolf sur la nécessité de quitter ce mouroir le plus rapidement possible. Il ne lui parle pas de sa maladie qui l'affaiblit et risque d'accélérer sa déchéance en ce lieu maudit. L'autre renâcle d'abord, car le seul passage possible oblige les fuyards à ramper au travers de boyaux en pierre d'obsidienne. Leur chair serait déchiquetée avant qu'ils n'arrivent à s'en extraire.

D'après les dires d'Imrold, un des prisonniers de cette cellule qui a tenté le tout pour le tout et qui a été rattrapé alors qu'il atteignait la surface, la chaleur moite provient des entrailles de la terre. Des coulées de lave en fusion circulent sous le volcan, auquel est adossée la forteresse princière. Une chute dans l'une d'entre elles serait mortelle. Morgaste espérait que le malchanceux puisse les guider, mais Arnolf, l'informant de son décès, a brisé ses rêves d'évasion.

— Nous devons essayer malgré tout, répète le tyran déchu. Nous nous enroulerons des bandelettes de tissu autour du torse et des membres afin de protéger nos chairs.

Affichant un masque impénétrable, Arnolf écoute, impassible. Les vêtements qu'il a récupérés sur des cadavres depuis son arrivée dans cet enfer seront utiles. Malgré sa haine envers Morgaste, il admet que celui-ci ferait un meilleur partenaire que tous les autres locataires de ce trou à rats.

— Demain, au milieu de la nuit !

La torche du Maraudeur s'éloigne en dessinant un cercle qui, peu à peu, se rétrécit. Morgaste préfère ne pas y voir de mauvais augure. Mieux vaut mourir en tentant de quitter cet endroit immonde, plutôt que d'agoniser et de servir de plat principal à des morts-vivants.

Se glisser dans le passage vertical élargi par la main de l'homme n'est pas une mince affaire. Morgaste et son garde du corps ont attendu qu'un silence de mort règne pour emprunter cette voie désespérée. En effet, la cheminée naturelle qui sert de conduit d'aération possède des arguments dissuasifs pour les fugueurs : ses parois tapissées d'arêtes saillantes.

« Quelle ironie ! » songe Morgaste. L'obsidienne, qui fait partie de ses roches fétiches avec celle des fragments stellaires, cette même obsidienne dont il a entièrement revêtu son palais, s'acharne à présent sur leur couche protectrice. Déjà, des filets de sang s'échappent de leurs coupures. Arnolf jure à chaque nouvelle égratignure. Douillet, le robuste gaillard !

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant