LES NUITS BLANCHES

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Annabelle dort très mal la nuit ; des cauchemars, des visages parfois familiers hantent son sommeil. En particulier, la silhouette d'une femme à la chevelure sombre à la peau très pâle et qui la fascine. Ce n'est pas Oriana, dont la couleur de cheveux et le teint bronzé ne correspondent pas aux souvenirs de ses rêves.

La jolie chambre qu'elle occupe dans la partie du donjon réservée aux personnes de qualité est mitoyenne de celle d'Oriana. Annabelle sait qu'après l'avoir couchée, sa princesse s'en va rejoindre son prince. Une fois, elle l'a suivie discrètement jusqu'à la chambre d'Alceste, au dernier étage. Elle a attendu un moment, puis a collé l'oreille contre la porte. Les gémissements étouffés faisaient penser à ceux de sa mère, du temps où elle vivait à la ferme avec ses parents.

L'évocation de sa famille provoque à chaque fois une crise de larmes. Elle se souvient de la mort de son père, du désespoir de sa mère au point d'en perdre la raison. Pour une gamine de six ans, comprendre les raisonnements des adultes n'est pas chose aisée. Malgré une maturité exceptionnelle pour son âge – aux dires de ses proches – Annabelle se sent dépassée, ballottée au gré des événements.

Surtout, certains matins, avant que le soleil ne se lève, elle ressent des émotions étranges, violentes parfois. Puis, irrésistiblement, un éclat s'élevant dans le clair-obscur de sa chambre l'attire, danse au-dessus de son lit en la narguant. Annabelle devine, sans savoir pourquoi, que cette pierre en suspension revêt une importance capitale.

Tout son corps d'enfant souhaiterait lover ce morceau dans sa main, le chérir comme un précieux joyau. Parfois, la stature d'un homme musclé, grand, aux yeux bleus, apparaît un court instant. La nostalgie s'empare de la petite fille et à l'étonnement succèdent les pleurs. Annabelle voudrait mourir dans ces moments-là, persuadée d'avoir perdu à jamais quelque chose d'indéfinissable.

Elle n'ose pas en parler avec Oriana ou Alceste. Il y a bien cet étranger, Aubert. S'il le lui demandait, elle lui raconterait volontiers ses visions nocturnes. En sa présence, une sensation d'apaisement la libère de ses angoisses. Une fois, le géant l'a prise sur ses genoux et lui a murmuré des paroles réconfortantes. Intimidée, Annabelle n'avait pas répondu, bien qu'elle mourait d'envie de lui sauter au cou. Les seules personnes avec lesquelles elle n'hésitait pas à manifester une telle marque d'affection étaient ses parents.

Personne ne se méfie d'une enfant, ce qui permet à Annabelle de circuler librement. Elle aimerait bien aller se promener seule sur les remparts. Les gardes armés qu'elle croise parfois dans les couloirs de la citadelle lui adressent toujours un geste de la main, en signe d'amitié.

Les cuisines sont des lieux qu'elle affectionne particulièrement, car la grande cheminée au feu ronflant la fascine. L'âtre qui soupire calme ses tensions, façonne des formes étincelantes qui l'inspirent. Elle imagine des oiseaux aux ailes enflammées qui s'envolent, des étoiles flamboyantes comme un soleil, des boules de feu qui traversent un ciel sombre.

Lorsqu'elle parle de ce monde imaginaire aux serviteurs ou au personnel des cuisines, certains rient de bon cœur, d'autres la dévisagent telle une bête curieuse. « Es-tu une sorcière ? » lui a demandé d'un air goguenard un des pages. Annabelle se fiche éperdument de ceux qui ont peur de la différence. Au fond de son cœur, elle conserve la certitude chevillée au corps de posséder un savoir inconnu des grandes personnes. Le problème, c'est de trouver lequel !

Souvent, elle passe devant la salle des Heaumes, là où une foule d'éminents personnages se réunit. Tel un brasier, une chaleur intense se répand dans son corps, une brûlure qui ne la dérange pas. Un appel retentit, pareil au son d'une corne de brume. Annabelle n'a qu'un désir : s'introduire dans la pièce, s'emparer d'un objet qui s'y trouve.

Elle ne peut cependant pas y pénétrer, car les sentinelles en faction interdisent l'entrée à quiconque n'est pas membre du Conseil des Trente. Elle a beau faire un sourire d'ange et ses yeux de chaton, les gardes l'obligent à passer son chemin. Dépitée, Annabelle sait qu'il lui faudra trouver une autre façon de visiter le lieu et de découvrir ce qui l'appelle.

Son oncle Aberden s'occupe aussi d'elle. Tous les jours après le déjeuner, il passe la voir dans sa chambre. Il apporte souvent des présents, comme cet écureuil retrouvé blessé dans un des jardins de la citadelle, ou encore ces magnifiques papillons attrapés dans les massifs floraux au pied des murailles. Annabelle appréciait son oncle avant de quitter, contrainte et forcée, sa maison. À présent, il représente le dernier lien avec sa famille.

Elle s'amuse beaucoup de la maladresse de celui qui surveille comme une ombre Alceste. Malgré sa jeunesse, Annabelle a compris que son parent avait embrassé le métier des armes. Un après-midi, elle s'est introduite dans l'immense arène où les combattants s'entraînent et a découvert son oncle en train de se battre avec un imposant guerrier.

Ses gestes précis, les mouvements de son épée l'ont d'abord effrayée, puis progressivement, elle a été fascinée par le chant des lames, les tintements clairs du métal et les parades gracieuses des bretteurs. Dissimulée derrière une marche, Annabelle aurait volontiers tenté de manier l'arme blanche. Heureusement, son oncle ne s'est pas aperçu de sa présence.

Après Aberden, l'autre personne avec laquelle elle aime le plus discuter est Alquin de Tolgui, le Grand Maître de l'Ordre. Le vieil homme ressemble à son grand-père maternel, qui la gâtait à chacune de ses visites. Sa mère lui a raconté qu'il est mort tranquillement dans son sommeil ; mais Annabelle a entendu ses parents se disputer un soir d'orage à propos d'héritage et son père a hurlé que le vieux grigou a mérité de souffrir aussi longtemps avant de crever.

Alquin de Tolgui adore lui lire des passages de grimoires anciens, car il sait que, contrairement à la plupart des enfants de son âge, la fillette l'écoute attentivement. « Tu es une curieuse petite ! » répète-t-il à chacune de ses visites en la dévisageant d'un air pensif. Annabelle rit de bon cœur, car elle sait que le vieillard reviendra, preuve que sa différence l'intéresse.

Plusieurs fois, elle s'est surprise à lui demander ce que signifiait le surnom « Élu ». Les explications confuses du Grand Maître la confortent dans son idée qu'Alceste est lui aussi différent des autres. D'après les bribes de conversations dérobées quand elle musarde, il posséderait un grand pouvoir. Annabelle se demande si cela a un rapport avec ses rêves.

Parmi les compagnons d'Alceste, celui qu'elle déteste le plus est ce géant au visage ravagé et à la mine patibulaire que tous appellent Tormund. Lorsqu'elle a eu le malheur de le croiser dans un couloir, son cœur s'est arrêté de battre, ses jambes flageolaient. Le colosse s'est moqué d'elle bruyamment sans pour autant manifester une quelconque agressivité. Annabelle s'est sentie humiliée et a regretté de ne pas être assez forte pour lui faire passer son rire.

Dans ces instants, elle a honte de ses réactions disproportionnées, indignes d'une petite fille. De sa colère surgit une attente, un manque criant. Alors, l'image de la pierre mystérieuse s'impose dans son esprit ; toutes ses pensées se tournent vers le besoin vital de détenir cet objet. Même si Annabelle se défend de n'avoir jamais entendu parler de ce caillou, des idées germent dans son cerveau et se frayent un chemin vers une farouche détermination.

Elle trouvera le moyen de pénétrer dans la salle des Heaumes et de mettre la main sur le trésor qui s'y cache. Annabelle ne comprend pas pourquoi elle le convoite, mais une certitude a envahi tout son esprit : elle ne retrouvera la paix qu'en possession du morceau de l'étoile qui est tombé sur la Terre.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant