COUP D'ÉTAT

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Les orgues basaltiques forment des colonnes sombres adossées au volcan qui sommeille, pareilles à des sentinelles. Les fracturations régulières, issues de contractions thermiques, accentuent la solennité du lieu. Le voyageur, même familier de l'endroit, ne peut être qu'impressionné en empruntant l'entrée majestueuse de la forteresse du Prince Noir.

Après les contrôles d'usage au poste de garde, deux soldats escortent l'invité du seigneur Morgaste jusqu'au lieu du rendez-vous. En traversant à cheval la cour creusée sous la montagne, un sentiment de démesure envahit les cavaliers. Les dizaines de tours en obsidienne dressées le long du passage ont été érigées à des hauteurs vertigineuses. Elles n'ont d'autre utilité que de subjuguer les personnes autorisées à rendre visite au tyran.

Enfin, la façade de la demeure du despote, taillée à même la roche noire, impose sa lugubre apparence. Après avoir mis pied à terre, l'hôte muni du sceau royal est pris en charge par quatre membres de la garde rapprochée. Une enfilade de couloirs, entrecoupés de contrôles effectués par des vigiles, conduit le visiteur devant la porte richement décorée de la Grande Salle.

— Le membre le plus éminent de la Confrérie des Âmes Noires ! Quel bon vent vous amène ?

Le ton sarcastique de Morgaste ne peut faire oublier à l'intéressé que son hôte souhaite sa mort depuis une saison au moins. La défaite du conquérant à proximité de la capitale Espélia reste la seule raison pour laquelle il demeure encore en vie. Tout en approchant du trône surélevé d'où est partie l'apostrophe, le Grand Prêtre ne peut s'empêcher d'admirer les statues à l'image du monarque ornant les parties latérales de la salle.

— Monseigneur, quel honneur de figurer en votre présence !

La révérence appuyée qu'il effectue ne trompe personne... Et certainement pas les courtisans, mêlés aux féaux rassemblés dans la pièce. Le souverain hausse les épaules, visiblement peu enclin à croire à son hommage.

— Depuis votre évasion miraculeuse de la capitale aux mains de l'ennemi, c'est surtout votre discrétion qui nous a honorés, Grand Prêtre.

Cette fois, Morgaste a prononcé les mots d'un ton acerbe, la mâchoire serrée et les muscles du cou contractés. Il ne s'agit plus de plaisanterie, mais d'une mise en examen. L'accusé devine que le regard de son souverain le transpercerait aussi aisément que la pointe d'une lance.

— Votre Majesté, j'ai dû prendre mille précautions afin de parvenir sain et sauf à la cour. Depuis la victoire des armées ennemies, la frontière qui sépare nos deux pays est étroitement surveillée. Plusieurs fois, j'ai craint pour ma personne. Sans le sacrifice de frères de la Confrérie, je serais certainement captif ou pire encore.

Les rumeurs dans l'assemblée laissent supposer que son message a été entendu. Il n'endossera pas la responsabilité du désastre de la campagne estivale. Morgaste n'est plus le chef de guerre invincible, le stratège inspiré auquel tout réussit. En amorçant le repli en son fief, il a montré les limites de son commandement. Le Grand Prêtre ne peut s'empêcher d'esquisser un bref sourire à l'idée que son plan n'échouera pas.

— J'entends vos excuses pour avoir autant tardé à vous présenter devant moi. Quoi qu'il en soit, quel réel appui suis-je encore en droit d'espérer de la Confrérie des Âmes Noires ?

Un silence glaçant fait écho à la question du Prince Noir. Tous les courtisans retiennent leur souffle, tandis que les bannerets présents baissent la tête. Les yeux de braise de Morgaste scrutent son interlocuteur avec impatience.

— Comme toujours, l'aide sera proportionnelle à la notoriété du solliciteur.

Un brouhaha succède à la réponse du téméraire qui défie le conquérant les bras croisés. Excédé, Morgaste s'arrache de son trône, atterrissant en face de l'impudent. Il saisit par le col l'hérésiarque, puis le soulève à la seule force du bras à hauteur d'homme, tremblant sous l'effort. Pour toute l'assistance, le dénouement de la scène ne fait aucun doute, lorsque soudain, des quatre coins de la Grande Salle, des combattants de la Confrérie des Âmes Noires surgissent, brandissant leurs armes avec détermination. La garde rapprochée de Morgaste tente de s'interposer, mais est mise hors d'état de nuire rapidement.

Le Prince Noir lâche son fardeau, qui s'affale lourdement sur la dalle en obsidienne. Deux confrères s'empressent de venir en aide au Grand Prêtre, pendant que l'assistance médusée s'interroge sur le parti à prendre.

— De quel droit tes sicaires osent souiller de leur présence la salle du trône ? Je vais vous écraser !

Puisant au plus profond de son être, Morgaste appelle la colère à l'envahir. Même privé du fragment au creux de sa main, il sait que la rancœur dévore son âme, que la haine n'attend que de s'exprimer. Au comble de l'excitation, il lâche la bride à sa fureur en invoquant une onde de choc.

Au lieu de déclencher une tempête dévastatrice, il s'effondre à genoux, terrassé par la douleur qui lui déchire le ventre.

— Est-ce là toute la puissance dont tu disposes ? Depuis tant d'années, tu fais régner la terreur, utilisant ce soi-disant pouvoir pour briser tes opposants. À présent, te voilà à mes pieds, réduit à implorer ma pitié si tu veux que je t'épargne !

— Ja...mais, articule péniblement Morgaste. Mes soldats viendront à mon secours, ils défendront mon honneur et écraseront ta misérable rébellion !

Le Grand Prêtre s'approche, s'accroupissant pour murmurer à son oreille :

— Pathétique ! Tes hommes sont las des guerres que tu as menées pour assouvir tes intérêts. Les femmes ne supportent plus de perdre leur époux, leur frère ou leur père. Je n'ai eu aucune peine à convaincre tes fidèles de se rallier à ma cause.

— Nooonn !! hurle le monarque déstabilisé.

Quelques rares bannerets hésitent, l'épée à la main, cherchant dans le regard des autres le courage nécessaire. Les hommes de l'assistance ne se bousculent pas pour prêter main-forte à celui qui a régné trop longtemps. Sous la grande voûte en ébène luisant, les silhouettes déformées des courtisans se reflètent, spectres dont les ombres disparaissent.

Sur un ordre de leur supérieur, deux confrères enchaînent sans ménagement le tyran qui n'oppose aucune résistance.

— Tu vas goûter aux cachots de ton palais ; tu y retrouveras peut-être ceux que tu as condamnés impitoyablement. Je suppose qu'ils éprouveront un grand plaisir à ta présence.

— Attends, halète Morgaste. Les Terres Noires ont besoin d'une alliance forte. Jadis, j'ai réussi à fédérer toutes les tribus des sept vallées en imposant mon autorité par la force : c'est le seul langage que comprennent ces peuplades. En m'écartant délibérément du pouvoir, tu briseras la fragile unité.

Dans l'assistance, une rumeur enfle à l'écoute des propos du monarque.

— Il a raison ! osent affirmer des voix dont les avis sont aussitôt réprimés.

De toute cette agitation, le Grand Prêtre se repaît, ignorant la menace. Morgaste, assis par terre, les bras noués autour de son ventre, maudit le membre le plus retors de la Confrérie des Âmes Noires.

— Je vais être franc avec vous. L'équilibre de la principauté m'importe plus que tout. Voilà pourquoi j'ai envisagé la seule solution possible : signer un traité de paix avec nos plus farouches ennemis. En ce moment, des ambassadeurs font route vers Espélia sous bonne escorte. Ils ont pour mission de négocier avec les membres du Conseil des Trente une reddition honorable.

Morgaste détourne les yeux de ce méprisable traître, incapable de comprendre que la souveraineté d'un pays garantit son indépendance. Comment empêcher ce pantin d'assouvir sa soif de pouvoir en dilapidant un bien chèrement acquis ? Il n'a pas le temps de trouver la réponse à ses questions que déjà le Grand Prêtre donne l'ordre à ses sbires de le conduire en cellule.

Diminué par la maladie, privé des soins dispensés par son médecin mort au combat, l'avenir s'assombrit pour celui que ses ennemis avaient baptisé le « fléau des champs de bataille ». Morgaste se relève sans attendre que les confrères le fassent. Perclus de douleurs, il redresse la tête, défiant de toute sa stature l'assemblée.

— Je reviendrai et tous les traîtres paieront de leur vie.

Seuls quelques rires étouffés font écho à sa mise en garde.

Celui qui a orchestré sa chute le regarde s'éloigner, songeant que tant que le souverain déchu sera vivant, une menace subsistera.

T3 - LES FRAGMENTS DE DISCORDELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant