70.Ezra♤

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C'est la première fois qu'il sèche.

La première fois. Toute première, de sa vie entière. Ça m'a fait marrer.

Alors je me suis foutu de lui, sur la route. On avait pas prévu de s'en aller comme ça, aussi rapidement, ça s'est fait sur un coup de tête, je crois.

C'est moi qui ai eu l'idée, quand je l'ai regardé traverser la route pour me rejoindre à l'arrêt de bus à huit heure dix ce matin, je l'ai rattrapé, je lui ai dit, viens, on s'en va, on loupe les cours, j'ai pas envie, moi je veux vraiment vivre, je veux me bâtir des souvenirs, faire des conneries, oser, rire bêtement et mourir en souriant. Il m'a dit qu'il était d'accord, qu'il me suivait. Qu'il me faisait confiance.

Il me l'a dit dans les yeux : je te fais confiance. Et puis il a rajouté comme ça, l'air de rien, t'es sûr, on risque rien ? J'ai rigolé. Je lui ai dit, dans la vie, où que t'aille, quoi que tu fasses, tu risques des trucs, c'est ça le principe, sinon ça sert à rien.

Il a souri.

il ma pris la main et ma emmené en ville. Il m'a dit Ezra, allez, on se casse, y a rien à faire ici, on a même pas d'argent, on peut même pas faire les magasins. je lui est demandé où il avais l'intention d'aller, il ma répondu qu'il on avais aucune idée et qu'il s'en foutais pas mal. Il m'a sorti comme ça, doucement :

« tu veux aller à la mer ? ».

j'ai dit accepté sans hésiter .

C'est pour ça qu'on est ici.

Il est dix heures vingt du matin.

On a séché les cours.

On est à la gare. On guette le prochain train pour la ville de Whitstable, c'est une ville loin. Peut-être même un village, j'en sais rien. Je connais pas. Mais j'aime bien ce nom.

Sur le panneau d'affichage, c'est marqué : dix heures trente-deux. Donc on attend dix heures trente-deux.

J'ai aucune idée à quoi ressemble cette ville d'Angleterre mais j'ai vachement envie d'y aller.

Comme ça. Maintenant. C'est à des kilomètres et sûrement une ou deux heures de train minimum, mais rien à foutre. Adam et moi, on est assis sur les bancs des halls de la gare.

C'est une petite gare avec des voyageurs pressés qui s'arrêtent parfois aux distributeurs  et qui font la queue aux trois guichets sur la droite.

-Adam, le train, il est annoncé voie B.

-T'as vu ça où ?

-Là.

Je lui montre le panneau d'affichage, je lève les yeux, il y a marqué :  Whitstable dix heures trente-deux, voie B.

Je m'étire, me mets debout, et ça se voit bien qu'Adam hésite.

-T'es sûr ?

-Sûr de quoi ?

-De vouloir prendre un train au hasard.

-Non, je suis pas sûr, ça fait longtemps que j'ai arrêté d'être sûr des choses, ça foirait trop. Allez, viens. On ne feras jamais rien de notre vie,  si on passe notre temps à réfléchir.

Dans ses yeux, je sais à quoi il pense. Si on se fait contrôler, on va payer une amende, et sa mère , elle va apprendre qu'on s'est tiré à l'autre bout de la ville sur un coup de tête, et on va dormir où, et avec quel argent on va bouffer ce soir, j'ai même pas de vêtements sur moi, t'es complètement malade Adam, je commence à hésité aussi, on a pas le droit, on devrait être en train de bosser dans une salle de classe, t'es un grand taré.

Moi, avec le regard, j'essaye de lui faire passer un message aussi, qui dirait, écoute Adam, moi non plus je suis pas bien consciente de ce que je fais mais j'ai envie de partir, ça me démange depuis un mois et demi, depuis que je te connais en fait, j'ai toujours rêvé de me barrer un jour banal, un jour qui devrait se confondre avec les autres, un jour normal, j'ai toujours eu envie de donner à ma vie un tournant inattendu, alors arrête d'hésiter, jette-toi dans la fosse du lion et nargue-le avec ton sourire à tomber par terre, défoule-toi un peu, vis, t'es jeune et tu fais même pas de conneries, faut tout t'apprendre, hein...

On monte dans le train.

Je lis encore une fois Whitstable sur le panneau d'affichage, j'écoute une dame râler parce qu'elle a perdu son sac à main, le contrôleur s'excuse brièvement, il lui montre le guichet fermé du doigt, elle lui gueule dessus : « vous voyez pas que c'est fermé ! ».

Il lui répond qu'il a du travail madame, qu'il est contrôleur de train, lui, pas policier. Ça me fait marrer alors je lui décroche un grand sourire à s'en décoller la mâchoire, mais il est trop occupé à faire des signes à son collègue à l'autre bout du quai, des signes qui signifient que le train est prêt à partir, et attention au départ, et éloignez-vous de la bordure du quai, nous vous souhaitons un bon voyage à bord de notre train en direction de Whitstable.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant