1- Le restaurant

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C'est un mardi comme les autres.

Harold se rend au Num, le restaurant Thaï de toutes ses habitudes, situé sur la rue Coquillière, dans le 1er arrondissement de Paris. Après quelques coups de coude dans le RER A, il descend à Châtelet - Les Halles, étouffant légèrement sous ses vêtements en dépit de la température extérieure de moins cinq degrés. Ce mois de février 2019 est particulièrement froid, les chutes de neige sans précédent. Pour la peine, il a revêtu un manteau en cashmere, cousu près de trois années auparavant à Shanghai et qui tient chaud — un peu trop, parfois —, des chaussures noires à crampons pour parer aux éventuelles traces de verglas, un jean pour le confort, une chemise pour rester tout de même classe. Heureusement que son travail de chef de projet en informatique lui permet de s'habiller à peu près comme il le souhaite, ou alors il aurait dû traverser tout Paris pour rentrer chez lui avant de revenir en ville. La plaie.

Au bout de cinq minutes de marche — à grandes enjambées vu qu'il mesure un bon mètre quatre-vingt-dix —, il sort de la station côté cinéma et débouche directement sur la rue Coquillière, en même temps qu'une impressionnante marée humaine, crachée par la bouche de RER comme un lance-balles propulserait ses projectiles à vitesse maximale. Un vent glacial lui frappant les joues et les extrémités, il se retrouve à souffler sur ses doigts non gantés pour les réchauffer. Il pourrait en porter, mais son aversion toute particulière pour cet accessoire l'en empêche — c'est moche, ça gratte, et en plus la taille ne convient jamais.

Il avance rapidement, les mains dans les poches de son manteau, le visage agressé par le froid, remerciant le Ciel de n'avoir qu'une centaine de mètres à parcourir. Dès qu'il atteint l'établissement, il annonce sa réservation et se dirige vers sa place habituelle, au fond à droite de la salle, dont l'ambiance feutrée lui donne constamment l'impression d'être chez lui. À force d'y venir une semaine sur deux, tout lui paraît familier : les tables rondes, les fauteuils gris, la lumière tamisée des plafonniers, l'odeur apaisante de citron qui règne alentour, et même les membres du personnel qu'il connaît aussi bien que les subtiles et régulières variations du menu.

Il opte pour la chaise, réservant la banquette à sa compagne du soir, s'épargnant ainsi une longue litanie sur la galanterie et la nécessité d'anticiper ses envies. Une fois installé, il consulte sa montre : dix-neuf heures. Conformément à son code de conduite, il sait d'avance que Léa aura dix minutes de retard. En attendant, il commande un café, qui ne tarde pas à arriver. Il est en train de le siroter lorsqu'elle débarque enfin, engoncée dans une jolie cape bleu marine aux manches ouvertes, absolument pas adaptée à la saison. Son sourire lui paraît d'ailleurs figé quand elle le salue :

— Salut, Harold ! Ça va ?

Il lui répond que oui, se lève, lui fait la bise, puis l'invite à s'asseoir. Léa dispose ainsi tout son attirail sur la banquette, repousse ses longs cheveux noir de jais en arrière et étire ses lèvres joliment peintes en rouge. Ses yeux bridés se plissent simultanément, lui donnant un faux air perplexe.

— Ça va bien, et toi ? s'enquiert Harold. Tu n'as pas froid ?

Elle dégage sa question d'un geste :

— Oh, tu connais ma devise. Sexy n'a pas chaud, Sexy n'a pas froid.

Il rigole. Pour sa part, il prend un minimum soin de sa personne, non pas parce qu'il aime la coquetterie, mais parce que, avec sa grande taille, son fin gabarit et son faciès juvénile, sans une garde-robe sur-mesure, une coiffure millimétrée et un peu d'entretien, il ressemblerait plus à un cactus perdu en plein hiver russe qu'à un chef de projet en informatique — ce qu'il est. Léa, quant à elle, le bat à plate couture, et à tous les niveaux. S'il avait besoin d'une bonne demi-heure pour se préparer tous les matins, il en fallait facilement deux à Léa. Et il en avait souvent fait les frais.

Un service explosifWhere stories live. Discover now