6/6 - Sentiments.

795 151 20

Elie et moi avions vécu une relation étrange. Jamais nous ne nous étions dit être en couple, jamais cela n'avait été officiel. Je n'avais pas revu ses amis depuis cette soirée au Duplex et, aussi, nous n'avions jamais eue de réelle conversation concernant notre premier baiser. Il y en avait eu d'autres ensuite, au cours de la dernière semaine, le matin avant que nous nous séparions pour aller en cours ou le soir lorsque nous rentrions. Il ne s'agissait que de petits baisers, de tendres attentions devant un film ou lors de la nuit. Même si nous avions pris l'habitude de dormir à deux cette dernière semaine que nous passerions ensemble avant son départ, il n'avait jamais été question de relation serieuse et exclusive. Même si je savais qu'il n'avait personne dans sa vie, je m'étais senti comme un sex-friend qu'on utilisait lorsque l'on en avait envie même si, avec Elie, nous n'étions pas allées plus loin que de simples baisers.

Du moins, jusqu'à ce vendredi soir-là. J'étais assis sur son lit, dans lequel nous avions dormi enlacés une fois de plus la nuit dernière, et le regardais boucler sa valise en silence. Il y avait rangé ses jeans, ses pulls et ses t-shirts, ainsi que ses quelques paires de chaussures. Moi, je me sentais vide : il allait partir. Le radio réveil m'indiquait 20h30, nous avions mangé, et je pensais au fait que, dès le lendemain, je me retrouverais à nouveau seul.

Au cours de cette semaine que nous avions passés à roucouler ensemble, j'avais pris les devants et publié une nouvelle annonce sur les réseaux sociaux. À nouveau, je l'avais intitulée « RECHERCHE COLOCATAIRE - Paris 11eme », car j'avais absolument besoin de quelqu'un pour financer une partie du loyer. Je ne pouvais pas me permettre de vivre seul dans ce T3 et en assumer seul le loyer. Et même si je lui avais d'ores et déjà trouvé une remplaçante - qui vivait encore avec moi aujourd'hui - je n'avais pu m'empêcher d'espérer qu'il renoncerait et resterait ici, avec moi, pour toujours.

J'en étais dingue. Je m'étais épris de lui comme on s'endort, tout doucement, avant de réaliser brusquement qu'il m'avait malgré lui totalement retourné le cerveau : je craquais pour son accent, sa voix, son humour et son sourire. J'étais fou de la façon dont il entrait à l'appartement le soir, ses cheveux toujours en pétard et d'une démarche qui me donnait envie de me blottir contre lui. Malgré les vêtements amples et vintage qu'il portait toujours, j'étais capable de distinguer ses épaules carrés et son corps musclé par la natation. Dans la dernière semaine, alors qu'il se jetait sur moi dès qu'il rentrait pour me serrer dans ses bras, j'avais pu remarquer que sa peau sentait le chlore de la piscine. Mais j'aimais cette odeur.

-Ne sois pas triste, m'avait-il dit en s'installant sur le lit. On se reverra, tu sais.

Je l'avais cru, et lui avais souri avant de blottir mon visage au creux de son cou. J'avais passé mes bras sur ses épaules avant de les refermer autour de sa nuque. Je l'avais tenu ainsi contre moi quelques minutes avant qu'il ne m'embrasse sur le front, m'obligeant silencieusement à me séparer de lui.

- Je t'aime.

J'avais dit ça d'une voix sincère mais peu assurée, mes yeux rivés sur mes cuisses : j'avais eu peur de pouvoir croiser son regard, voir sa réaction. Il ne m'avait jamais dit m'aimer et même si ses gestes prouvaient le contraire, son comportement me ramenait parfois à la réalité : il n'était pas mon petit-ami.

Il m'avait embrassé. Je me souviens encore de la douceur de ses lèvres et de l'odeur de son parfum qui avait glissée avec douceur contre mon visage. Je me souviens aussi de ses mains, qu'il avait posées sur ma taille avant de me faire basculer doucement sur le lit. Je m'étais retrouvé pris au piège sous son corps massif, comme ces quelques soir où nous nous étions embrassés pendant plusieurs minutes avant de nous endormir. J'avais écarté mes cuisses afin qu'il vienne s'y glisser, son bassin rejoignant le mien et son torse près du mien. Lui, il s'était contenté de glisser ses doigts sous le t-shirt que je portais. C'était comme si un feu me ravageait le corps, à mesure que ses doigts enflammaient ma peau de leurs caresses. Un pur moment de bonheur, intense et bien plus que les précédents, laissant présager que nous ne nous coucherions pas dans le calme ce soir-là.

Mon t-shirt, mon short et ses vêtements s'étaient très vite retrouvés au sol, au pied du lit, et nos corps nus s'étaient heurtés sur ses draps comme s'ils avaient attendu trop longtemps. Même si rien n'était clair entre nous, nous ne pouvions nier l'évidence : nous étions attirés l'un par l'autre et nous nous désirions.

Aujourd'hui je ne me souviens pas de tout, tant j'étais perdu dans une sorte de monde parallèle une fois dans ses bras. Je ne peux pas dire que cette première et dernière fois avec Elie est parfaitement ancrée dans ma mémoire car elle ne l'est pas. Ce ne sont que des bribes qui me reviennent, des flash, comme ses mains fortes et calleuses, ses lèvres entrouvertes contre les miennes, son dos musclé et ses fesses contractées sous l'assaut de ses coups de reins. Je ne me souviens pas de l'instant où, je ne sais comment, il avait enfilé un préservatif. Cependant, je me souviens du moment où il est entré en moi : pour la première fois depuis des jours je ne pensais plus à son départ et m'étais senti vivant.

C'était comme si mes ex-copains n'avaient jamais étés à la hauteur. En quelques secondes, Elie m'avait fait sentir homme et à ma place, alors qu'eux m'avaient semblé désormais ternes et inutiles, comme si je n'avais fait que gâcher ma vie avec eux. Les yeux d'Elie, brillants et jaunes dans la lumière tamisée de la pièce, m'avaient coupé le souffle bien plus que son érection en moi. Je m'étais accroché à sa nuque à cet instant-là, le coeur au bord des lèvres, et l'avais embrassé désespérément.

- J'veux pas que tu partes...

J'avais murmuré ça mon visage au creux de son cou, enivré par son odeur et sa chaleur. J'avais fermé les yeux, car j'avais senti les larmes pousser derrière mes yeux de façon inopinée, au moment où je m'y étais attendu le moins. Il s'était montré doux, remarquant mon malaise, et avait déposé un baiser sur mon front. C'est à ce moment-là que j'avais refermé mes bras et mes jambes autour de lui, alors qu'il allait-et-venait en moi. Je voulais le garder là pour toujours, avec moi, et qu'il ne s'en aille jamais.

Puis nous avions joui et embrassés. Il m'avait dit qu'il m'aimait, juste avant de m'attirer dans ses bras, prêts à passer notre dernière nuit ensembles. J'avais souri et, le temps de quelques minutes, n'avait plus eu envie de pleurer. Je m'étais contenté d'apprécier ses jambes mêlées aux miennes et les battements désordonnés de son coeur que je sentais sous ma joue. J'avais déposé quelques baisers sur torse musclé et robuste alors qu'il caressait tendrement mes cheveux.

Malheureusement, il n'était plus là lorsque je m'étais réveillé le lendemain matin après avoir passé la soirée dans ses bras, à simplement le regarder ou l'embrasser. Je me souviens m'être senti inutile, et vide, dans cette chambre qui m'avait alors semblé froide et sans âme. Avant de me mettre à pleurer silencieusement et de m'enrouler dans la couette, essayant de calmer les soubresauts de mon corps secoué par les sanglots, j'avais aperçu son fichu Rubik's Cube.

Il était posé là sur la table de chevet. Toutes les faces étaient complètes, mais l'un des neuf carrés à cheval sur les faces blanche, orange et verte manquait. Avait-il été volontairement arraché ? Elie l'avait-il maladroitement cassé ? À la vue de ce Rubik's Cube presque complet, comme notre relation l'était en fait, j'avais ressenti un frustrant et douloureux sentiment d'inachevé.


F I N.

Le Rubik's Cube d'Elie.Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant