X

1 0 0
                                                  

Le réveil n'est pas facile, à devoir faire la balance entre un réel incertain et des rêves lointains. Il faut un temps qui ressemble à un accouchement pour que le chevalier retrouve qui il est, et ce qu'il a traversé. Il se tient toujours allongé dans l'endroit au sein de laquelle il a sombré dans ce sommeil imposé, à la lueur des bougies qui l'ont veillé. La sortie du lit est laborieuse, plus proche de la gangue dont on doit s'extirper que de la glorieuse présentation du héros régénéré. Épée, armure n'ont pas réapparu  ; la femme non plus. Cette dernière évocation pousse le chevalier à la résolution et lui redonne l'énergie pour se remettre d'aplomb. Il se lève, rejoins la sortie, soulevant la tenture qui bloque l'issue, pour retomber dans ce qu'il a connu.

La pièce de la forteresse est telle qu'il l'a quittée  : le vaste espace et ses portes alignées, l'impressionnant escalier. Mais il n'y a plus de sol sur lequel marcher ni de plafond qui fixe la limite à ne pas dépasser. Un seul et unique environnement au travers duquel une incroyable galerie de créatures naviguent, flottent, volent, comme si la pesanteur ne faisait plus partie de la Nature.

Le chevalier demeure sur le seuil et n'ose pas avancer, de crainte de se perdre ou de se faire dévorer. Il en vient à se demander s'il ne serait pas perdu à jamais, quand il aperçoit une silhouette claire se rapprocher.

- Bien dormi, chevalier  ?

La femme ne paraît pas être importunée le moins du monde par ces spectres qui vagabondent. Elle arrive tout droit, sans émoi, vers le chevalier qui se tient coi.

- Vous avez travaillé comme souhaité, voyez  ! Tous les liens sont reliés et les passages libérés. Preuve que la nuit a été intense, s'il en est.

- En quoi serais-je responsable de tout cela  ?

- Parfois, il est important que l'esprit s'oublie et que le corps exprime ce qu'il a appris, au lieu de poursuivre une lutte ou une leçon qui rebute. Le sommeil ouvre à des merveilles.

- Vous voulez dire que je ne suis pas en train de rêver  ?

- Non, bien sûr, et je vais te le prouver.

À ce mots, elle attrape la main du chevalier et l'entraîne vers l'escalier. Ce parcours déjà expérimenté tient malgré tout de la nouveauté, à ne plus savoir où est le dessus du dessous, ni si ce que l'on croise va vous agresser.

- Mais que s'est-il passé  ? Pourquoi tout est mélangé  ?

- Rien n'a changé, je te le promets. Tu perçois simplement le monde tel qu'il est, vaste et relié à d'infinis univers qui ont toujours existé. Cela te plaît  ?

Le chevalier demeure bouche-bée. Il ne veut pas avouer qu'il est dans l'affolement le plus complet, à ne plus savoir où est la limite de la fantasmagorie et de la vérité. Pas un instant, il n'a voulu et espéré ce qu'il est en train de traverser, et surtout, il se demande avec effroi de quelle manière revenir à ce qui a toujours été. Ne l'intéressaient que le savoir et le pouvoir, le matériel et l'avoir, la nécessité et le devoir  ; et il se débat maintenant dans un vaste foutoir où les limites du réel ne sont plus du tout celles habituelles.

Tandis qu'il cogite, la femme le conduit devant l'escalier. Elle attend qu'il reprenne ses esprits et qu'il se concentre sur ce qu'elle dit.

- Ne t'inquiète pas plus qu'il n'est nécessaire à revenir sur Terre. Savoir que tout ceci existe est un cadeau fabuleux, pas un tour pendable. Tu n'es pas missionné, ni redevable.

- Alors que suis-je censé faire  ?

- Vivre pleinement ta vie sur cette Terre  !

À ces mots, la femme lui serre la main plus fort et l'entraîne dans une cavalcade sur les marches jusqu'au dehors.

Le ciel est d'un bleu blanc, de cette teinte qui annonce le printemps. L'air porte une odeur de renouveau et diffuse les trilles d'un oiseau. La chaleur du soleil réveille les plantes et les animaux en sommeil.

Le chevalier est ébloui, à la fois soulagé et groggy. L'impression d'avoir traversé un nouveau miroir le freine dans l'expression du soulagement qu'il sent commence à percevoir. Il lui faut mettre un genou à terre, sentir la douleur de l'impact sur une pierre, fouiller le sol de ses doigts pour admettre qu'il est bien là. Il se rend compte alors que la femme n'est plus où il croit. Elle se tient à présent en retrait, à l'endroit exact où il l'a rencontrée, au bord de ce pont à traverser. Il la voit agiter sa main, en un salut mutin, et il a juste le temps de percevoir quelques mots, avant qu'elle ne se dissipe, elle et toute la forteresse  :

«  Je ne serai jamais très loin. Tu sais comment retrouver le chemin  ».

Le chevalier se frotte les yeux, persuadé que ce n'est qu'un mirage malencontreux, mais il doit se rendre à l'évidence  : il n'y a plus aucune preuve de la rencontre avec cette femme ou de son existence. Quant à la forteresse, à sa place ne s'étend plus qu'un vaste plan d'eau sur lequel dérivent quelques reflets colorés.

Perplexe et déstabilisé, le chevalier se met pour la première fois à rire à gorge déployée  ; de son aventure et de ce dont il doit s'accommoder. Il n'est pas plus riche qu'avant, ni plus puissant. Il reste un homme comme il y en a tant, mais avec dans le coeur une petite lueur d'enchantement. Et lorsqu'il reprend sa route, son pas se fait plus léger, ses pensées enjouées. La direction qu'il emprunte n'a pas la moindre importance, il n'a plus à en chercher le sens. Il sait maintenant et il a accepté que le monde n'est jamais tel qu'il n'y paraît  ; que les hiatus du destin ne sont là que pour nous révéler à nous-même et à l'univers entier, tant la bienveillance qui nous entoure dépasse tout ce que nous pouvons imaginer.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now