VIII

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La posture est identique, de bienveillance unique. Le geste est le même, de confiance sans aucune gêne. La certitude est toujours là, de servir ce qui doit. À observer cette femme, le chevalier rend les armes. Son propre corps fourbu a l'air d'avoir expérimenté tout ce qu'il a vu. Ses oreilles bourdonnent, chacun de ses pas résonne dans ses os comme s'il pesait une tonne. Son esprit voudrait pouvoir rayer de sa mémoire toutes ces images de rouge et de noir. Aussi, contempler cette attitude singulière, ni condescendante ni altière lui donne l'impression d'un assoiffé qui rejoint une source longtemps cherchée. Le chevalier n'a plus l'envie de lutter, de prétendre qu'il peut encore se démener dans le corps à corps et la mêlée de ce carnage qu'il vient de revisiter. Il se souvient avec exactitude de ce combat dont les brumes obscurcissent encore ce qu'il voit  ; ces collines en pente douce sur lesquelles se tenaient les assaillants plus tremblant de frousse que vaillants  ; ce cor qui a retenti, lâchant les cavalcades et les cris  ; et lui, au milieu de tout ce fouillis, ce brouillon de ce qu'est la vie où chaque être vivant ne sait pas s'il ne va pas se fait occire dans l'instant. Il ne s'agit pas d'une réminiscence glorieuse, plutôt d'un catapultage dans une mêlée folle furieuse où il a dû apprendre sans préavis le courage et le déni. La victoire n'était même plus un objectif, juste de tenir jusqu'au soir et constater comment l'on a survécu aux coups de crocs et de griffes de ce monstre inhumain et sensitif, broyant les hommes un par un, dans une leçon définitive. D'être encore de ce monde aujourd'hui, après cet enchaînement de batailles infini est un miracle et il doit en être extirpée un enseignement qui ne sera pas répété, comme l'on extrait une flèche des chairs blessées  : que si l'on veut continuer à marcher, il est impératif de s'affranchir de cette obstination à répéter le passé.

- Tu as changé.

Le chevalier ne répond pas. Que dire à ce qu'il sait déjà  ? Comment résister à s'enfuir face à quelqu'un qui ne triche pas  ? Il n'a pas été habitué à cette franchise-là. Lui a toujours mené, commandé, après cet apprentissage dément qui l'a façonné. Et là, face à cette femme, il rend les armes, il n'aspire qu'à ce qu'on épanche ses larmes, qu'il ne soit plus celui qui décide et qu'un autre serve de guide. Cela ne lui ressemble pas, et la conscience de cette soudaine faiblesse lui procure un goût amer, tel un chien à qui l'on aurait mis une laisse.

- Ne me faire revivre que des souvenirs atroces, c'est une idée à vous, la belle  ? Vous tenez finalement plus du bourreau que de l'hirondelle. Je ne vous imaginais pas si rosse.

- S'il faut te le redire, puisque tu persistes à vouloir souffrir... Il n'est rien de ce qui survient qui ne découle de ta propre main. Tu es celui qui ouvre la porte. Tu es celui qui projette ce qui tourbillonne dans ta tête. Il t'appartient de tracer ton propre chemin, dans les ronces ou dans un jardin.

- Arrêtez de vous ficher de moi. Vous êtes le centre de toute cette fête foraine, n'est-ce pas  ?

- Ta propension à te ruer dans la mauvaise direction est assez fascinante en soi, toute comme ton obstination à ne pas regarder ce qui est pourtant en pleine clarté. S'il ne tenait qu'à moi, je t'aurais planté là. Je suppose que ces défauts sont aussi ce qui t'a permis de perdurer et d'arriver jusqu'à cette entrée. Tu as beaucoup de chance qu'ils soient nombreux à croire en tes possibilités, sinon tu serais déjà broyé.

- De qui parlez-vous  ? Où sont ces manipulateurs, ces fichus savants fous  ?

- Ne cherche pas encore une échappatoire ou le moyen de te défiler pour ne pas te regarder dans le miroir. Il n'y a nulle part où se cacher de qui l'on est dans cet endroit, tu l'as remarqué  ? Tiens, tu as perdu ton épée d'ailleurs  !

- Elle est sous vos pieds, dans les profondeurs. Cela vous fera un souvenir quand je quitterai ces horreurs.

- Tu n'en es pas encore sorti vainqueur. Observe, avant que tu n'aies peur.

La femme a pointé du doigt le sol, juste au droit du chevalier, vers une vision qui l'a fait sursauter. Les créatures de sous la surface ont en effet commencé à s'agglutiner, à rôder de plus en plus près, certaines donnant même des coups, avec l'objectif clair de traverser.

Le chevalier s'empresse aussitôt de rejoindre l'escalier et de faire en sorte que plus rien ne puisse l'atteindre, en rêve ou en réalité, même s'il ne peut que constater avec inquiétude que cela ne fait pas cesser le ballet de cette multitude, comme si elle attendait qu'une première fissure se crée.

- Quelles sont ces choses encore  ?

- Ni plus, ni moins que les reflets d'autres univers. Tu ne croyais tout de même pas que la Terre soit la seule planète habitée dans ce ciel étoilé  ? 

- Et pourquoi apparaissent-elles maintenant  ?

- Parce que tu en es conscient. Elles ont toujours été là. Tu n'y prêtais juste pas attention, comme la plupart ici-bas. Et autant t'y préparer  : elles ne disparaîtront pas, plutôt l'inverse dans ton cas. Elles t'aiment bien, je crois.

- Écoutez, je ne saisis pas du tout ce que vous voulez, quel est l'objet de ce que vous proférez. Je vous le répète et persévèrerai  : je suis venu prendre ce que j'ai mérité.

- Mais c'est exactement ce qu'il va se passer. Attrape cette clé et suis-moi. Il est temps que tu prennes conscience de ce que tu as en toi.

La femme lance  la clé, que le chevalier rattrape de justesse avant qu'elle ne touche ce sol habité. Tandis que sa mystérieuse interlocutrice rejoint une nouvelle porte, lui examine l'objet récupéré de la sorte  ; un poids léger, même si la taille est inusitée, presque aussi grande que sa main déployée  ; une couleur orangée avec de multiples reflets  ; une forme... qui ne paraît pas fixée  ! Le chevalier incrédule doit l'admettre  : cette clé devient plume, lame ou lettre, symbole mathématique, croissant de Lune ou flamme peut-être. Tout en s'efforçant de contenir cette inquiétante fluidité, le chevalier se poste lui aussi près de la femme qui patientait.

- Elle te plaît  ? Incroyable n'est-ce pas, cette clé  ?!

- Et qu'est-ce que j'en fais  ?

- D'après toi, benêt  ?

Le chevalier se mord la lèvre de sa stupidité. Il tâche de saisir la clé et de la faire rentrer dans la serrure de cette porte qui, cette fois, ne présente pas de poignée.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now