VII

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La pièce de la forteresse est vide de toute présence, hors le chevalier et son arrogance. Les ondes au sol poursuivent leur expansion, comme si rien ni personne n'allait plus interférer dans leur célébration. Les créatures d'univers inconnus continuent à sinuer et frayer sous la surface qui les sépare de cette réalité. La pulsation de la lumière verte et claire persiste à rythmer l'atmosphère. Le monde pourrait s'effondrer à l'extérieur, personne n'en verrait ici la teneur.

Le chevalier décide enfin d'embrasser l'espace au coeur de cette citadelle défiant toute raison. Son épée est posée sur une marche, constellée d'éclats fugaces. Son esprit n'arrive plus à se contraindre à ce qu'il a appris, tant l'expérience qu'il est en train de traverser paraît un mystère complet. Sur une impulsion, le chevalier termine sa descente de l'escalier pour faire ce qu'il n'aurait pas dû hésiter. Arrivé au bas des marches, il brandit son épée et porte un coup brutal à ses pieds, pour voir s'il peut percer cette sorte de dalle translucide et inexpliquée. A sa stupéfaction, il se trouve alors emporté par son élan. Sa lame n'a pas rencontré la moindre résistance et va de l'avant, s'enfonçant comme dans de la mélasse et le contraignant à en lâcher la garde pour ne pas basculer. Ce soldat désarmé n'a plus qu'à contempler son épée sombrer dans des abîmes qu'elle n'aurait pas dû croiser.

Cette forteresse se joue de son visiteur, une fois encore, à chaque tentative qu'il fait. Il n'y a plus qu'à avancer, démuni et délesté de tout ce que l'on croyait pouvoir posséder.

Avant de prendre la direction de la porte qui lui a été indiquée, le chevalier s'agenouille. Il touche de sa main cette étrange matière, mi-pierre, mi-verre, et entreprend de fournir une légère pression, puis de plus en plus accentuée  ; sa paume demeure bloquée à la lisière de ces bas-fond peuplés de monstres innommés. Seule rayonne l'onde, signifiant qu'il est toujours un homme et non pas un fantôme de quelque spectacle vagabond. Découragé, le chevalier se résigne à aller vers ce qu'il prie être sa libération d'hors ce lieu enchanté. Une idée germe malgré tout en lui, dessinant un large sourire sur son visage déconfit. Voilà le guerrier qui se rue sur la première issue aperçue, une autre porte à la poignée froide et ciselée. Il empoigne cette dernière, la tourne, veut voir ce qu'il y a derrière, mais l'huis ne bouge pas, ne s'ouvre pas, ne daigne même pas faire mine d'accéder au geste de son bras. La poignée demeure figée, pas un passage ne s'est révélé. Cette porte est et restera fermée. Le chevalier tempête, secoue la poignée, s'arcboute des pieds à la tête  ; peine perdue, pas un mouvement de plus. Qu'importe  ! Le chevalier rejoint la porte mitoyenne, procède encore de la sorte, pour un résultat tout autant désarçonnant. Les multiples tentatives sur d'autres seuils ne le conduisent qu'à une fureur rebelle, de se sentir tel un aveugle face à un lever de soleil, à essayer de deviner si la Nature est belle, quand il n'en perçoit que le reflet.

Il n'est plus la peine de persévérer, il est vain de prétendre qu'existerait un autre moyen que celui qui lui a été indiqué.

Le chevalier rejoint la porte qui lui a été désignée.

Ni différente, ni singulière, l'huisserie qui se dresse n'a d'intérêt que par sa poignée, de blanc nacré, sur laquelle est incrustée une rose en or poinçonné d'armoiries que le chevalier reconnaît. Il ne peut qu'afficher un rictus bravache, de celui qui attend le coup de cravache, incapable de prévoir s'il hurlera après de désespoir ou de gloire. Il pousse la porte, laquelle n'offre pas de résistance, puis il plonge son regard dans le paysage qui se dévoile.

De la poussière, des hurlements  ; des cris, du sang  : c'est un champ de bataille complet qui rugit, pour la victoire bruyante ou pour la défaite cinglante. Les casques et les armures s'entrechoquent dans une violence pure qui traverse toutes les époques, celle par laquelle le sens est oublié de ce pour quoi l'on se bat, de ce pour quoi on risque de crever là. Il n'importe plus que de ne pas s'effondrer sous les flèches, sous les lames ou sous les mains nues, et de se relever contusionné et fourbu pour s'attaquer à l'autre qui a surgi, cet inconnu. La vie et la mort s'entremêlent, dans un immuable duel que deux factions ont choisi d'inviter afin que l'une d'entre elle désigne qui mérite de survivre au carnage annoncé. Il n'est pas question de justice ou de légitimité. Il n'est vital que de ne pas se vider de ses viscères sous les blessures, tel un animal dépecé pour une cause dont il n'a cure. Les soldats qui sont au corps à corps ne cherchent pas à savoir qui a raison ou qui a tort. Ils espèrent juste qu'ils auront la chance de voir l'horizon lorsqu'y apparaîtra la Lune à la fin de cette journée de malédiction.

Et le chevalier tremble comme s'il avait croisé le Diable incarné.

Il reconnaît cette plaine, cette atmosphère. Il ne lui est pas nécessaire d'essayer de comprendre ce qu'il vient y faire. Il vient d'apercevoir ce jeune soldat au cœur tendre qui lutte pour ne pas succomber à cette horreur sur Terre.

Son pouls qui bat, affolé et épuisé déjà, est à l'unisson de ce coeur-là.

Ses yeux égarés sont les mêmes que les siens, aujourd'hui, dans cette forteresse hantée.

Le sang qui coule sur ses mains est encore là, en un tatouage indélébile et invisible.

Il n'est pas un geste, pas un assaut qu'il ne ressente comme le sien, en une marionnette dont on n'a pas tranché les liens. Tout effort pour s'en extraire semble n'avoir pour effet que de renforcer cette atroce sensation d'être ligoté, emprisonné à devoir revivre cet enfer pour l'éternité.

Le chevalier veut s'enfuir, ne plus assister à ce massacre qui déchire en lui ce qu'il s'efforce de sauver d'humanité, tant l'insoutenable reflet de ce qu'il était le ramène dans des souffrances qu'il croyait oubliées. Il est assailli par cette peur panique de soudain réaliser que ce qu'il s'était fixé comme but unique implique de prix à payer  : mettre un terme aux rêves que d'autres ont portés, des hommes et des femmes n'ayant pour objectif que d'exister mais dont la fatalité a fait qu'ils se sont croisés, à l'aune de ce qui doit être expurgé  ; une vie à faucher, le seul moyen de ne pas tomber  ; un ventre à transpercer, le chemin à creuser  ; une gorge à trancher, un souffle à s'approprier.

Le chevalier se voit, se regarde, lui jeune combattant dépassé par la carrière qui l'a happé. Les gestes cent fois répétés à l'entraînement qui l'enchaînent dans leurs tourments, légers et ludiques sur un mannequin de paille, horribles et gluants quant ils font jaillir la tripaille. Il retrouve ce goût métallique qui inonde sa bouche à chaque parade, à chaque attaque à la ronde, sans le moindre répit dans cette danse immonde, où la prochaine rencontre n'est que l'occasion implacable de se confronter à la déraison la plus profonde  : tuer, exterminer, massacrer tout ce qui a l'audace de respirer. Se leurrer de ne suivre que les ordres est s'acharner à montrer pure lâcheté. Prétendre que ses actes sont commis pour garder le droit d'être ici ne fait que clamer un mensonge éhonté. L'inexcusable décision d'ôter la vie est indéfendable et perdure par-delà les siècles écoulés, quelle que soit la fable pour le justifier.

Le chevalier tente de défendre ce qu'il était, argumente que cette jeune recrue a appris depuis ces combats enchaînés, que ces temps ne sont plus d'actualité. Son esprit honteux déroule des syllogismes malencontreux, expose qu'il n'a fait qu'embrasser un métier, comme d'autres paysan ou curé, que cette époque de guerre est terminée, un mal nécessaire pour gagner la paix. Mais le regard de l'homme qu'il était scelle son cœur avec une tristesse glacée. Ne sourde que le malheur dans l'attitude de ce gringalet, ne suinte que la peur de perdre tout espoir de survivre à cette journée, ne transpire que la panique de ne pas avoir fait les choix qu'il fallait.

Le chevalier recule et referme la porte, vaincu par sa vérité.

C'est un souffle léger qui le ramène à la réalité, celui de l'air qui embaume dans le sillage d'une silhouette élancée.

La femme a rejoint à nouveau le bord de l'escalier.

Elle tient dans sa paume une clé.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now