VI

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Prostré, sans voix, sans plus d'idée de ce qui pourrait importer  ; vidé de désirs et d'envie d'avenir, maintenant qu'il a revisitée cette rencontre avec l'intensité d'un nourrisson en devenir, le chevalier demeure sur l'escalier au centre de la majestueuse pièce, comme sur une île, naufragé. Il n'a pas souvenir d'y être retourné, pas plus qu'il ne sent les bras de la femme qui continuent de l'entourer. Les envies ne sont plus d'actualité, les ennemis ne sont pas ceux qui étaient annoncés. Le vertige de ce basculement donne un étrange sentiment qui peine à émerger, à produire tous les effets ricochés par ce soudain reformatage d'un homme aguerri en un enfant ouvert à la destinée. Les ondes de ce choc brutal et pourtant déjà vécu il y a des années, dans un écart sidéral, semblent rattraper celui qui est le premier concerné,  ce matamore que rien ne devait pouvoir arrêter. Aucun coup n'a été porté cependant, aucun adversaire ne s'est manifesté ni n'a remis en cause la légitimité de cette confrontation abrupte et d'une violente brièveté. L'homme qui a franchi cette première porte n'est pourtant plus le même que celui sanglote. Une fragilité trouble émane de sa personne, ainsi qu'un double qui peine à se distancier d'un fantôme. Quelques frissons secouent parfois cette grande carcasse, donnant l'impression que peu à peu, elle se débarrasse de sa carapace. Une pause s'installe, une métamorphose se déploie, diaphane, dans le silence le plus total, au cœur de cette pièce cathédrale  ; puis les spasmes reprennent, à la façon dont on agite des chaînes pour s'assurer de leur présence, de commander leur délivrance, afin que soit mis un terme à cette pénitence.

La femme ne prononce pas un mot devant l'abattement de son héros, elle attend que la vie reprenne son flot. Son visage n'affiche nulle victoire, ses gestes ne révèlent pas celle qui voulait anéantir l'espoir. Elle se contente d'assister, impuissante, à la lutte entre un enfant qui veut retrouver la place qu'un guerrier a occupé pour n'avoir pas oser affronter la vérité  : qu'il n'a cherché toutes ces années qu'à combler l'amour maternel arraché. Ses traits ne trahissent pas ses ressentis, ni si elle a déjà expérimenté l'écroulement d'un être ainsi. Le simple étreinte donnée, l'évidente volonté de consoler pourrait laisser penser qu'elle tient à aider cet homme à se relever. Mais ne serait-ce pas aussi le souhait qu'il continue à la distraire et à l'amuser, par ses rodomontades suivies de défaites pitoyables  ?

- Je ne suis pas votre chiot. Je n'ai pas besoin que vous me fassiez sentir tel un idiot. Cela vous inspire de faire bondir mon cœur de bas en haut  ? Vous n'attendez qu'une chose  : que vos manipulations fassent exploser mon cerveau  ? Ah, lâchez-moi  ! Écartez vos bras  !

Le chevalier s'est remis debout, même s'il essaye de cacher que son corps persiste à vaciller. Il s'appuie sur la rambarde, avec une moue de dégoût devant sa réaction faiblarde et le sentiment d'avoir cru devenir fou.

La femme ne répond pas, pas tout de suite. Bien sûr, elle a ouvert ses bras face à ces mots durs, avec un léger recul, et la moue triste d'avoir espéré que ce soldat reconnaisse qu'une première fêlure majuscule avait mis à bas ses défenses ridicules, face à ce à quoi on ne triche pas  : la fragilité qui brille en soi et qui nous aide à dépasser notre orgueil roi. Mais cet homme ne connaît que la guerre, qu'un ciel où gronde le tonnerre, que le renoncement à tous les plaisirs qui ne sont pas gagnés par le fer. Peut-être était-il vain de croire que ce soudain miroir, malgré son impitoyable sincérité, allait avoir raison de cette tristesse rageuse qui brillent encore dans ses yeux, à présent qu'il a repris sa posture de preux  ? Alors il va falloir que se déroule la suite de cette exploration à deux, à charge pour elle d'assumer la confrontation avec cette vanité affichée.

- Vous semblez croire que je suis celle qui vous tend ces chausse-trappes jusqu'à vous faire choir. Je ne suis pas magicienne, ne cache rien sous ma cape, au risque de vous décevoir. Je ne fais que servir l'accomplissement de votre souhait d'un avenir, et ce lieu est ce qui peut vous l'offrir.

- En m'humiliant pour me faire souffrir  ?

- Je n'ai pas ce pouvoir, messire. Vous ne semblez pas comprendre ou entendre ce que je viens de vous dire.

- Que vous ne servez à rien et que vous me bloquer le chemin  ? Pourquoi devrais-je me coltiner cette série de portes insensées  ? Cet escalier doit conduire vers une sortie et vous voulez me le faire oublier  ?!

- Libre à vous d'essayer.

Le femme s'est écartée, tandis que le chevalier se met à grimper les marches sans s'arrêter. L'entreprise est aisée et bientôt, un rythme de cavalcade retentit sous le martèlement des pas de l'ascension qui s'accomplit. Le chevalier se sent soulagé à la perspective de quitter ce lieu inexpliqué. Il se concentre sur son effort, bien qu'à nouveau, il se sache fort. S'écrouler ainsi qu'un chérubin à qui on aurait arraché son doudou chéri lui laisse un goût amère dans la bouche, et surtout un trouble détestable dans son esprit. Lui n'a jamais admis qu'une faiblesse puisse être la cause d'une défaite,  ou le prétexte pour qu'on le blesse. Se retrouver dans la peau d'un oisillon tombé de son nid l'a consterné, avec une brûlure de mépris, celle-là même qui lui a donné l'occasion de retrouver ses esprits. Alors il n'est pas question qu'il perde plus de temps et d'énergie à ces épreuves absurdes. Il a passé l'âge de jouer avec ses souvenirs, aussi déstabilisant soient-ils. Même s'il ne peut que reconnaître la vibrante émotion qui lui a été imposée de se reconnecter ses perceptions, par ces images venues combler un vide dans sa construction, il n'est pas venu ici pour revisiter sa généalogie et ses expériences de nourrisson.

Tandis que la montée se poursuit, le chevalier ne peut s'empêcher de jeter un œil de côté, afin de se rendre compte de sa progression et de l'approche de cette sortie espérée. Par ce geste, il manque de tomber, non par maladresse, mais par ce qu'il en vient à constater  : il n'a pas avancé. Le plafond demeure toujours perdu dans l'obscurité, l'escalier paraît immuable et illimité.

Le chevalier se retourne alors d'un trait, pour scruter cette femme, ou du moins se conforter qu'il ne subit pas un mystérieux charme. Ce qu'il constate le fait hoqueter. Autant lui a passé ces derniers instants à monter quatre à quatre les marches pour d'échapper,  autant cette femme n'a pas bougé, d'un iota, de la tête aux pieds. Elle a planté son regard tout droit dans ses yeux écarquillés, manière de lui signifier qu'il est temps qu'il cesse de jouer.

Le chevalier s'apprête à continuer, se ravise, puis baisse la tête, dépité.

- Cela ne sert à rien, n'est-ce pas  ?

- Heureuse que vous le compreniez déjà. Vous me rejoigniez  ?

- Et qu'est-ce qui le justifierait  ? Qu'ai-je à y gagner  ?

- Vous êtes usant avec votre questionnement. Parfois, agir est plus légitime que de vouloir tout comprendre sans attendre.

- Et si je ressortais  ?

- Libre à vous. Et  ?

- C'est bon, vous avez gagné.

- Ah non  ! Cessez de dire que je suis votre adversaire, triste sire  ! Durant une traversée du désert, c'est le soleil que vous accuseriez de vous cuire, ou votre bêtise de ne pas avoir pris de l'eau et les bons vêtements pour ne pas vous dessécher la peau  ?

- Vous n'avez rien d'un soleil, croyez-moi. Et je ne suis pas cet homme-là.

- Goujat  ! Puisque vous entendez réagir comme cela, débrouillez-vous sans moi  ! La porte que vous voulez est celle-là.

À ces mots, le chevalier tourne la tête afin d'examiner ce qui lui a été désigné. Quand il revient à sa position initiale, il est seul dans la pièce, abandonné.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now