IV

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Le chevalier franchit le portail qu'il lui est offert de traverser, impressionné par la taille des battants ainsi écartés sans difficulté. La sensation est étrange, le laissant en pleine perplexité, de voir de la sorte la forteresse s'ouvrir à lui sans qu'il ne soit nécessaire de guerroyer. Il ne lui est jamais arrivé jusqu'à ce jour d'avoir à considérer que le but est à portée, sans craindre de périr ou à tout le moins de finir blessé. Cela n'empêche que son épée est toujours à son bras, seule relique de toute son barda, même si cela n'enlève pas l'impression de plonger dans un nid de cobras avec pour seul espoir que tout ira.

La femme ne lui porte toujours aucune attention, avec l'insouciance d'un maître qui ne douterait pas que son valet ne le quittera pas d'un centimètre. Sa démarche pourrait porter à croire qu'elle se promène au soir, détendue et sereine, heureuse de ne plus avoir à affronter de problèmes, juste concentrée sur son bien-être ou le prochain bain parfumé qui l'attend à côté. La désinvolture de son attitude agacerait presque le chevalier, lui qui n'est obsédé que de vérifier si des gardes sont pas en faction ou en embuscade, prêt à le trucider. Il faut le temps que ses yeux s'habituent à l'obscurité pour que toute crainte ou velléité de bataille rangée soit balayée et qu'il demeure bouche-bée devant ce qui lui est révélé.

Cette forteresse n'a rien de ce qu'elle devrait afficher ;  pas de donjon, pas d'écurie, pas de corps de logis. À dire vrai, il n'est même pas sûr que tout ne soit pas pure fantasmagorie. Seule une vaste pièce au plafond obscurci s'offre aux yeux du chevalier ahuri, d'un oval immense avec, sur les parois, un nombre de portes dont le compte défie les sens.

Au centre de cet espace se dresse un escalier qui n'a l'air que de conduire dans le noir complet, à un étage qui reste caché, pour peu qu'il soit même à envisager. Sa rambarde est une succession de faisceaux sur lesquels sont gravés une infinité de mots, en autant de sortes de rouleaux qui distilleraient les instructions pour aller plus haut. Les marches sont de pierres de taille, lisses et sombres, bordées d'un bois dont l'essence mimique le vitrail.

Quant au sol, il serait hasardeux de s'y aventurer sans avoir auparavant ne serait-ce que confirmé que l'on peut y poser le pied  : il ressemble à la surface d'un lac bleuté, parcouru d'ondes perpétuelles et sans cesse réitérées.

Le chevalier ne sait plus que penser, à la découverte de ce qui n'est ni un jardin ni un palais, loin de ce qu'il aurait pu imaginer, comme si l'on avait fait disparaître en un tour de main tout ce qui pouvait relier à la réalité. Ce n'est qu'au geste de la femme qu'il se rassure sur le fait qu'il n'est pas en train de rêve ou sombrer dans les flammes de l'Enfer prêtes à le dévorer.

- Tu peux avancer, tu sais  ; à moins que tu ne veuilles rester encore à t'extasier. Ce serait dommage, après tout ce que tu viens de me raconter, de ne plus oser franchir ce dernier passage par timidité.

- La timidité n'a pas quoi que ce soit à voir avec mon attitude. Vous avez pris pour posture de tout le temps vous gausser  ? À quoi servez-vous en vérité  ? Votre rôle n'est-il que de conduire chez les fous, ou consentirez-vous enfin à m'expliquer  ? Où sont les gardes  ? Où sont les guets  ? Que sont devenus tous ces gens qui devraient s'y trouver  ?

- C'est bon  ? Tu as fini ou tu as d'autres questions  ? On pourrait y passer toutes les révolutions des astres de l'année annoncée. Ou alors tu peux simplement te mettre à marcher.

- Je n'aime pas qui vous êtes. J'exècre vos manières méprisables et votre ton dévoyé. Je ne veux pas savoir si vous êtes ange ou diable. Je veux, je vous le répète, ce que je suis venu chercher  : le droit de mettre fin à ma quête et un domaine à administrer.

- Des ambitions bien piètres pour ce qui t'est proposé. Avance et tu comprendras que ce que tu exiges ne sera pas ce qui te sera donné, mais au-delà de tout ce que tu aurais pu souhaiter.

Le chevalier enrage encore de n'avoir pour instructions que de s'exécuter. Il veut s'en retourner, mais constate que les portes se sont refermées. Une lumière verte se met alors à palpiter, éclairant la scène qui s'est révélée. Le choix est ainsi de fuir ou d'oser, d'assumer enfin ce que l'on a sollicité. Les termes prononcés par cette femme ne font écho à aucune vérité, et pas indice ne vient les conforter. À ce stade, il n'est offert que de patauger, sans certitude de quoi que ce soit pour récompenser. De toutes les quêtes, de tout ce qu'il espérait, le chevalier doit admettre qu'il n'a pas de moyens de tirer une leçon ou un indice pour le rassurer. Le voilà avec pour toute direction une sorte de lac des plus hallucinés, opaque et agité  ; et pour unique vigie cette femme qui persiste à le toiser. Il n'a plus qu'à avancer et prier que nulle menace ne ruine ses espoirs d'en terminer.

- Que suis-je censé faire  ? Plonger ou voler  ?

- Avancer, benêt. Tout n'est pas tel qu'il y paraît.

Avec un soupir, le chevalier passer son épée à sa ceinture, déboussolé et vulnérable sans son armure. Il jette un dernier œil perplexe vers cette espèce de diablesse, puis va de l'avant en serrant les fesses.

Du coton, ou alors un édredon  ; l'impression est étrange sous les pas, avec le sentiment de ne pas vraiment marcher sur un sol en soi. Chaque foulée diffuse dans son sillage une série d'arcs qui fusent et rayonnent vers les parois, dans un ballet de courbes et de déliés. Passée le premier émoi, le chevalier doit reconnaître qu'il n'a jamais vu ça. Quand il se penche pour tâcher de comprendre ce mystère intense, il perçoit comme à travers une surface ou une couche de glace, une multitude de créatures belles ou crasses qui paraissent cependant ne pas le considérer plus que s'il était derrière un mur dense  ; de forme ou d'apparences, ces chimères ondulent, vibrent et prospère dans un périmètre dont la seul limite est cette paroi sans fenêtres. Être dans l'air ou dans l'eau ne serait pas plus différent que cette incroyable disposition de rejoindre cet escalier au beau milieu de cette forteresse, ou ce qu'il en paraît.

- Tu es rassuré, le guerrier  ?

Il n'est pas question de répondre, pas question d'admettre que l'on ne comprend goutte à cette magie absconse, pas question de reconnaître que cette expérience ressemble à une fête qui fait battre le cœur à coups de semonces. Le chevalier ne dit pas un mot, s'efforce de contenir la joie qui monte, s'impose de ne pas remettre en cause ses idéaux. Il doit rester maître de sa tête, de son corps et de ses os, sinon il n'a plus qu'à sombrer dans le chaos.

La traversée est achevée. L'escalier est atteint, l'aide de cette femme déclinée. La dureté des pierres, la certitude de la matière offrent au chevalier une pause bienvenue dans cette chimère.

- Et maintenant, que suis-je censé faire  ? Me convaincre que l'on peut piétiner le néant et oublier ces bêtes qui ne sont pas de cette Terre  ?

- Commence par arrêter de te croire en perpétuelle lutte et accepte de te laisser faire. La porte là-bas, celle à la poignée de verre. Elle est pour toi.

- Et quoi  ?

La femme n'est déjà plus là, postée au seuil de la porte, en un geste d'invite sans une once de moquerie pour une fois.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now