III

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Le chevalier grimace. La réplique de cette femme le frappe comme une claque en pleine face. Il est vrai que courir en hurlant, tête baissée et épée au vent n'est peut-être pas la meilleur façon de s'inviter en ce moment.

- Tiens ? Le guerrier sauvage aurait-il quelque raison qui surnage ?

La femme n'essaye même pas de pondérer le ton narquois qu'elle emploie. Elle semble lire dans les pensées de ce soldat.

- Et si tu commençais par te présenter ? D'au moins sembler civilisé...

Elle mime le geste de tendre l'oreille, comme si elle avait à faire à un benêt sans pareil.

- Vous... Permettez au moins que je m'approche. Je ne vais pas hurler mon nom comme une cloche.

Le chevalier n'attend pas de réponse et avance sans coup de semonce, en marchant cette fois, s'efforçant de garder son calme, son arme remisée à son flanc droit. Son allure n'est plus celle d'un preux sorti des flammes, plutôt celle d'un enfant qui redoute qu'un châtiment ne s'acharne. Il s'essaierait presque à slalomer, histoire de ne pas se prendre un autre mur, une nouvelle tannée ou quoi que ce soit qu'il ne saurait expliquer. La surprise le gagnerait presque lorsqu'il réalise qu'il se trouve au milieu de pont et qu'il ne s'est pas heurté à la foudre, au choléra ou à la peste. Il en a même oublié de regarder autre chose que ses pieds, goujat improvisé qui ne salue, ni ne considère cette hôtesse qui l'invite à une fête. Ce n'est qu'à l'aune d'un petit rire moqueur que le chevalier prend enfin conscience qu'il ressemble à un élève qui s'applique à son labeur.

- Tu peux te relâcher. Il n'est rien prévu à ce stade que tu doives encore redouter. Tu es cependant admirable d'ainsi te concentrer. Moins de rodomontades, plus d'humilité. Un bon début, bel aventurier.

- Et je devrais vous croire sur parole, Madame, après tous ces pièges et chausse-trappes qui m'ont frappé ?

- Freiné, petit impatient ; freiné, tout plus. Pour te donner le rythme de ce qui t'attend, pour que tu ne sois pas déçu d'échouer tout le temps.

- Et que savez-vous de ce que je viens chercher céans ?

- La liberté, évidemment.

Le chevalier a traversé. Il a pu sentir le souffle de ces dernières paroles prononcées et il en a frissonné.

 - Rolan. Je m'appelle Rolan. Le surplus n'est pas important.

- C'est un bon début, cher intrigant. Je suis Silaé, pour te guider.

- Me guider en quoi ? Cette forteresse me revient de droit.

- Je n'en doute pas. Mais ce n'est pas elle dont tu auras à suivre la voix. À vrai dire, elle n'est pas du tout ce que tu crois. Es-tu sûr d'être là pour cela ?

Que répondre à cela ? Rolan observe cette femme, sans savoir s'il ne devrait pas tout de suite la passer par les armes ou s'il doit continuer à écouter ces mots insensés. Il reste là, à soupeser cette balance d'entre la confiance proposée ou la violence réitérée. Les souvenirs qui l'assaillent alors, de pestilence, de poussière et de sang versé l'accablent sans qu'il n'ait rien à leur opposer, dans cette mascarade de croisade qu'il a menée pour finir ainsi, seul et minable, tous ses compagnons éparpillés. Toute une errance qui lui a été imposée, parce que c'est ainsi que depuis son enfance on lui a inculqué qu'il devait exister ; se battre ou s'enfuir ; conquérir ou s'évanouir ; exulter ou périr. Une route trop longue pour qui aspire un jour à sourire, à ne plus avoir pour adversaire que le doux zéphyr, une marmaille pour toute piétaille, un champ pour tout ornement, la joie comme trésor triomphant.

- Il n'y a rien qui ne m'attende derrière ces murs que je n'ai déjà affronté, de tristesse ou de regret, de peur ou de lâcheté, de pièges ou d'armées. Mais jamais je n'abandonnerai, ne pleurerai ou ne tergiverserai. Je n'aspire que cette récompense après laquelle je cours depuis que je suis né : me poser et m'apaiser.

- Alors pourquoi es-tu arrivé en criant, bras levés et lame en avant ? Est-ce ainsi que l'on doit s'annoncer pour un repos mérité ?

- Cette forteresse doit être mienne. Elle n'a jamais su garder le moindre suzerain, vous le savez bien. La preuve en est votre existence. Quelle citadelle n'offrirait aux assaillants qui l'agressent que la seule figure d'une déesse ? Ne me reprochez pas mes réflexes de combat, quand je n'ai toute ma vie eu à affronter que des monstres ou des soldats. Il est temps que je prenne ce qui m'est promis après ces années sans répit.

- Si tu le dis. Je passe devant. Tu me suis ?

Et la femme se retourne, dans un mouvement fluide, plus une danseuse qu'un guide. Elle ne vérifie pas si le chevalier embraye son pas. D'un geste léger, elle pousse les portes qui ne paraissent soudain pas plus lourdes qu'un voilage soulevé par un courant d'air inopiné, dévoilant l'intérieur de cette enceinte, pas encore ses secrets.

RÉVÉLATIONWhere stories live. Discover now