Chapitre 9

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La tête dans la cuvette des toilettes, Charlotte rendait son maigre repas de la matinée. Elle ignorait si cela provenait de sa nervosité ou de sa grossesse, ou bien des deux. Assise au sol, elle avait verrouillé la porte et espérait que personne ne viendrait la déranger. L'établissement était désert, car le directeur avait décrété sa fermeture afin de respecter le deuil de la famille princière. Les cours reprendraient que le lendemain des funérailles. Seuls quelques étudiants et professeurs traînaient ci et là, mais c'était loin d'être la foule compacte des journées quotidiennes.

L'adolescente appuya sur la chasse d'eau et resta contre le mur. Elle closit les yeux pour se concentrer sur sa respiration. Elle inspira lentement et expira au même rythme. Charlotte réitéra l'exercice à plusieurs reprises. Sa nausée ne l'abandonnait pas. Un frisson glacial parcourut son dos et elle aurait pu attendre, seule, pendant longtemps si un frappement à la fenêtre ne l'avait pas tiré de ses pensées. Étonnée d'être importunée, elle fronça les sourcils. Charlotte resta immobile. Si elle ne se montrait pas, peut-être que l'intrus s'en irait ; cependant, un détail la troubla soudainement. Une unique personne était capable d'escalader le mur menant à ces fenêtres. La petite ruelle était isolée et il était facile de passer inaperçu pour cette activité douteuse.

Elle ramassa son gilet au sol, rajusta avec rapidité sa chemise tricolore — ainsi que sa chevelure — et sortit de sa cabine. À la vitre, un jeune homme patientait sur le rebord et l'invita à ouvrir la fenêtre. Charlotte s'exécuta et son ami entra dans les toilettes des femmes.

— Dis, tu n'aurais pas été Spider-Man dans une vie antérieure ?

L'adolescent prit soin d'éviter d'abîmer son pantalon qui faisait sans doute partie d'un costume bien trop habillé. Il passa sa main dans ses cheveux coiffés avec dignité et sans trop de gel, et Charlotte jurerait apercevoir une cravate sous sa fine écharpe en laine blanche. D'où venait-il ou, plutôt, où allait-il habillé de la sorte ? Ici, un tel code vestimentaire n'était pas de rigueur.

— Est-ce que tu vas bien ? s'inquiéta-t-il devant le teint pâle de son amie, tu as l'air malade. Tu devrais rester chez toi à te reposer.

— Des nausées matinales.

— En plein après-midi ?

Le soupire de la jeune fille en disait long sur son exaspération. Elle s'était enfermée ici dans le but d'être tranquille et seule ; or, Gabriel trouvait le moyen de grimper au mur, comme à son habitude, pour l'incommoder. Elle n'avait rien demandé à personne, bien au contraire. Un moment de solitude lui était donc interdit dans ce monde de dingues ? Ce secret qu'elle cachait à son père l'exténuait et elle était terrorisée à l'idée de lui révéler la vérité. Dans le fond, ce n'était sans doute pas la grossesse qui la mettait dans un tel état de malaise. Le stress pouvait-il à ce point rendre les individus malades ? Bien qu'elle fût parvenue à alléger son emploi du temps politique, cela n'effaçait pas ses préoccupations. Bon sang ! Elle n'avait aucune envie d'aller en Allemagne.

— Que veux-tu me dire ? Cela doit être important pour que tu passes par la fenêtre des toilettes.

— Bah, tu as tes malabars qui campent comme des asperges dans le couloir. Je n'allais pas prendre le risque d'entrer de façon conventionnelle. J'ai trouvé une solution, mais il ne faut pas que ton père l'apprenne.

— Une solution ? À quel problème ?

Questions idiotes ! Charlotte saisit rapidement de quoi parlait Gabriel. Elle plissa les sourcils, mécontente de la tournure des événements. La colère naissante n'échappa pas au jeune homme qui n'en percuta pas la raison. C'était donc ainsi qu'il voyait désormais la situation ? Un problème. Ce bébé était, aujourd'hui, un problème pour lui. Où était passé ce soutien si précieux pour Charlotte ? Pourquoi se sentait-elle abandonnée subitement ? Ses yeux brillèrent de larmes. Elle avait pensé pouvoir lui faire confiance. Elle lui avait toujours fait confiance. Cet enfant n'était pas une épine dans le pied, il était un don. Aucun de ces petits êtres ne devait pas être considéré de la sorte, comme une erreur à rectifier. Comment osait-il ? Lui, son meilleur ami.

Neige Ecarlate - En réécritureWhere stories live. Discover now