La faute de Marthe

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                                      LA FAUTE DE MARTHE

Je fais partie d'une famille nombreuse unie. C'est ainsi que je me suis souvent présentée.

À présent je pense qu'unie, elle l'était, du moins jusqu'à une certaine période. Unie autour d'un lourd secret ou malgré un lourd secret dont je ne savais exactement qui détenait la clé ou du moins l'une des clés.

Et c'est là que résidait certainement le plus gros de ce secret: qui savait? J'ai mis des décennies à l'apprendre.

Toute ma vie, j'avais oeuvré pour que ma mère ne sache rien. Oeuvré, le mot n'est pas trop fort. Or, elle savait! Je ne l'ai appris qu'après sa mort. Cette révélation fut un choc pour moi. Je me rends désormais compte du ridicule de la situation.

Marthe, ma mère a été mariée deux fois. De mon père Jules, elle a eu quatre enfants: Ginette, Jules, Michel et moi. De son second mariage avec André, sont nés Danielle, Bernard, Thérèse, Magaly, Marie-Pierre et Colette.

J'ai longtemps pensé que ma mère méritait la médaille des familles françaises pour s'être ainsi occupée de tant d'enfants. Il faut que j'ajoute qu'elle a aussi élevé Martine et Christian, deux enfants de Ginette. Cette médaille, j'ai été très en colère qu'on ne la lui accorde pas, malgré plusieurs demandes.

Aujourd'hui, je cherche à sauver ce qui peut l'être d'une vie de mensonges, d'un amas de décombres né de la seconde guerre mondiale, je cherche à comprendre ce qui s'est passé. Comment ma mère a-t-elle pu être au courant et ne pas réagir?

Ma révolte a eu lieu en deux phases. La première a débuté à l'enterrement de ma mère.

Je vais avoir 77 ans, il est grand temps pour moi de raconter mon histoire, avant de perdre la mémoire comme ma mère.

L'ENTERREMENT DE MARTHE

Partie enterrer ma mère dans le Nord, en avril 2002, il a suffi d'une phrase entendue lorsque je descendais l'escalier de la maison de Marie-Pierre, l'une de mes soeurs, qui m'hébergeait, pour que la nuit suivante j'écrive une lettre. Lettre que j'ai remise à Magaly avant de reprendre le train pour rentrer chez moi. Ce fut le début de ma première révolte.

Nous habitions à ce moment, mes soeurs, Ginette, Nanou et moi dans le Vaucluse, comme aujourd'hui encore.

Maman est décédée à Hem où j'ai vécu toute ma jeunesse. Je ne sais plus qui nous a prévenues, une voisine sans doute. On nous a dit qu'elle était morte à l'hôpital. Elle avait 87 ans.

Depuis dix ans déjà, elle était coupée de ce monde, maladie d'Alzheimer, sénilité, démence? Ou était-ce volontaire après tout ce qu'elle avait vécu? Toujours est-il que plus aucune communication n'était possible avec elle.

Mon mari René et moi habitions depuis 1984 dans le Vaucluse et nous remontions tous les ans pour voir la famille avant de rallier notre ville de cure thermale. Nous faisions bien volontiers un détour afin de rendre visite à tous ceux que nous avions l'impression d'avoir abandonnés pour aller chercher le soleil.

Maman et André avaient emménagé depuis quelques années dans un béguinage, un ensemble de petites maisons de plain-pied réservées aux personnes âgées. C'était un projet bien conçu, entouré de verdure. Maman avait vendu sa maison à Thérèse qui ensuite l'avait revendue à Marie-Pierre. Cette belle maison traditionnelle en briques rouges était située rue du Calvaire, au 48, comme on disait.

En voyant René, parfois un éclair de lucidité traversait l'esprit de ma mère, elle souriait. J'ai voulu croire qu'elle le reconnaissait.

Elle était toujours obèse, mais de moins en moins, année après année.

LA FAUTE DE MARTHELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant