Chapitre 32 - Calcination (2)

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Un nouveau cri de jubilation le fit tourner la tête. Tora, munie de son morceau de bois, s'amusait désormais à piocher parmi les braises, qu'elle faisait rouler jusqu'à ce qu'elles s'éteignent. Parfois, son bâton s'enflammait et elle le secouait en riant, avant de reprendre son manège. Un sourire éclaira le visage d'Eusebio. Il se surprit à avoir envie d'elle, et réfréna aussitôt son désir. Aurait-elle seulement conscience de se donner à lui ? Ne serait-ce pas comme la prendre de force ? Il secoua la tête et partit en quête de matériaux susceptibles de lui servir de torche : si Tora et Lenneth avaient peur à la vue des flammes dans sa paume, le foyer, en revanche, n'attirait que la curiosité de l'ancienne Archiatre. C'était comme si leur conscience repoussait les principes qu'elle n'estimait pas naturels.

Eusebio préleva un os long, assez épais, d'un blanc sale, et l'enveloppa d'une couche d'étoffe à peu près sèche puis, plongeant la tête improvisée de sa torche dans le feu, l'enflamma. L'herboriste aborda ensuite avec circonspection sa compagne d'infortune, appréhendant sa réaction. Il la tira doucement par la manche de sa tunique, l'obligea à se relever, et à son grand étonnement, Tora lui obéit sans difficulté. Ils s'avancèrent jusqu'à l'endroit où Lenneth avait disparu. Un boyau de ténèbres s'ouvrait devant eux.

– Lenneth ? appela timidement le jeune homme.

Seul l'air, qui sifflait en longs gémissements lugubres entre les rochers, lui répondit.

Guidé par sa torche sommaire, Eusebio progressa tant bien que mal, suivi, à quelques pas, de Tora. Elle marmonnait de façon incohérente, gloussait sans raison, grognait de temps à autre lorsque son pied heurtait un rocher ou que sa tête cognait une voûte basse. Des cendres d'étoffe calcinée ponctuaient leur chemin, virevoltant dans l'air avant de tomber au sol et de s'éteindre. La fumée, âcre, les faisait tousser.

Cela dura un temps impossible à déterminer. Eusebio remplaça le vêtement entièrement brûlé par les bandages qu'il gardait dans ses poches. Le tibia qui lui servait de torche s'était craquelé sous l'effet de la chaleur. Une suie noire gouttait sur l'os.

Le jeune homme s'arrêta souvent pour ménager sa jambe. Dans ces moments de répit, de plus en plus longs à mesure que l'énergie dérisoire de son repas s'effaçait, remplacée par la lassitude et l'épuisement, Eusebio s'efforçait de faire revenir la raison à Tora. Ainsi, à plusieurs reprises, posa-t-il sa main sur la poitrine de la jeune femme en articulant « Tora », puis sur la sienne, en martelant « Eusebio » ; il le répéta, alternant les deux prénoms, distinctement, l'encouragea à l'imiter. Elle finit par ressasser, à sa suite, d'une voix atone, hésitante, tel un animal qui ferait un effort pour articuler une parole humaine. Au bout du compte, l'herboriste recommença son jeu, et montra Tora du doigt en prononçant son prénom avec douceur, avant de se désigner lui-même, en silence, attendant la réaction de l'ancienne Archiatre. Elle mit un temps infini, grommela, fronça les sourcils.

– Tora, dit-elle finalement.

Il secoua la tête, gagné par le découragement.

– Eusebio, reprit-il toutefois en plaquant la paume de sa main libre sur sa propre poitrine.

Le jeune homme reprit son petit manège, mais Tora finit par s'en désintéresser totalement et s'approcha de la paroi minérale. Quelque chose y brillait d'un éclat de cuivre, sous les dépôts de calcaire. Eusebio remarqua des plaques de métal et comprit qu'ils étaient revenus dans une partie construite par les Anciens. Un espoir fou le gagna – ne sentait-il pas, malgré l'atmosphère humide de cette caverne interminable, l'air frais du dehors ? Indifférent à la douleur sourde dans sa jambe et dans ses mains, Eusebio incita Tora à le suivre, et il repartit de plus belle.

Il réalisa alors seulement que, depuis qu'il s'était engagé dans la cavité d'où jaillissaient les tentacules d'acier, jamais aucune bifurcation ne s'était présentée à lui, comme si la roche avait épousé les contours d'un seul chemin. Dans les rares endroits où le calcaire avait épargné le métal, et où il pouvait porter le regard à une certaine distance devant lui, Eusebio distinguait les murs qui s'incurvaient doucement... tel un cercle parfait. Qu'avaient donc bien pu construire les Anciens, enfoui si profondément dans la terre ?

Tout à coup, au bord du halo de lumière diffusée par la torche, il aperçut un pied chaussé d'un mocassin de cuir. Eusebio accéléra, pris d'un sentiment d'angoisse inexplicable. Il vit le mollet, nu, puis la jambe, tordue dans un angle impossible avec le reste du corps, le bassin dévié, et la flaque de sang épais qui s'étalait, bue par la roche poreuse et fraîche. Quand les flammes repoussèrent l'obscurité qui dissimulait encore le visage, l'herboriste poussa un cri pitoyable.

Il s'affala auprès du corps, sans même prendre conscience de son genou qui le tourmentait. Eusebio saisit l'homme dans ses bras et posa sa tête sur ses cuisses, chercha de ses doigts fébriles la jugulaire, ne sentit rien qu'un affreux silence froid. Les yeux au vert terni, voilé, fixaient le vide. Une plaie béait au sommet du crâne, mêlant cheveux, sang et éclats d'os broyé.

– Lenneth, oh, Lenneth... gémit Eusebio.

À la lumière de la torche qui se consumait toujours, là où il l'avait laissée tomber, l'herboriste remarqua l'arête de roche coupante près de la tête de son ami, et le sang qui poissait encore les concrétions calcaires. Le fin ruisselet d'eau sourdant continuellement du sol achevait de le diluer. L'image de Lenneth mort dans ses bras et son souvenir, sa joie de vivre, son amour pour Moravia, se superposèrent, puis s'émiettèrent en un prisme d'une clarté effrayante. Eusebio sentit sa gorge se fermer, ses yeux se remplirent de larmes.

– C'est donc cela, l'oubli ? chevrota-t-il. Oh, pauvre Lenneth... Je suis tellement désolé...

Il pleura comme un enfant perdu, le corps secoué de violents sanglots, tenant toujours le cadavre alors que le sang imbibait sa tunique. Eusebio espéra brièvement que Tora viendrait, poussée par l'instinct, le prendre dans ses bras et le serrer contre lui. Elle n'en fit rien ; il l'aperçut du coin de l'œil, admirant les flammes dansantes de la torche, indifférente à sa souffrance. Cela le remplit d'un désespoir encore plus sombre et de nouvelles larmes chaudes jaillirent, inondant ses joues, l'ébranlant jusqu'au plus profond de son âme noyée de chagrin.

Le jeune homme, au bout d'un long moment, n'eut plus de pleurs à verser. La tristesse insondable restait pourtant non loin, en périphérie de sa conscience. Comme détaché de lui-même, il voulut creuser une tombe, mais ses ongles ne firent qu'égratigner le calcaire. Peut-être le sol serait-il plus meuble, en avançant encore un peu ; aussi Eusebio, saisissant Lenneth par sa tunique, se redressa et le tira vers lui. Il renonça rapidement, sa mauvaise jambe rongée par une torture si puissante qu'il lui sembla que le rythme effréné de son cœur suffirait à la déchirer en mille fragments de souffrance. Il n'avait réussi qu'à faire glisser le cadavre sur quelques pouces à peine. Eusebio avisa des rochers, songea à dresser une sorte de cairn. Après avoir fait rouler quelques cailloux jusqu'à recouvrir la cheville de son ami, l'herboriste, essoufflé, un voile noir troublant sa vue, se laissa envahir par le découragement. Combien de temps et d'énergie lui faudrait-il encore pour offrir une tombe à Lenneth ?

Au sol, la torche continuait de brûler ; Eusebio regarda la paume de ses mains, envisagea un instant de recourir aux flammes qu'il était capable de générer. Il savait que l'incinération était impensable, à Pizance : le jeune homme avait assisté à des décès, pendant sa courte carrière de Lusragan, et se rappelait des derniers vœux des mourants. Allait-il pourtant laisser le corps de Lenneth ainsi, offert à l'humidité, aux rongeurs et aux insectes ? Eusebio voulut se persuader que ses cendres pourraient tout de même trouver leur chemin jusqu'à Moravia...

Alors, sans se rendre compte qu'il murmurait une prière incohérente, où se mêlaient justifications, pardons, appels aux Gardiens, regrets et souhaits de repos éternel, Eusebio, traînant sa jambe comme un morceau de bois, s'approcha tout doucement de la dépouille de son ami. Il aligna son corps sur la roche humide, plaça les quelques cailloux du cairn inachevé tout autour, referma religieusement les pans de sa tunique, chaussa le pied nu du mocassin de cuir. Durant tout ce temps, le jeune homme guetta un signe de vie, un souffle, même infime, qui retiendrait son geste. Mais la dépouille, gagnée par une raideur significative, devenait aussi glacée et minérale que la pierre qui les entourait. Eusebio crut devoir briser les doigts un à un pour parvenir à croiser les mains froides sur la poitrine. De nouvelles larmes d'épuisement glissaient sur ses joues. Il ferma les yeux de Lenneth et apposa ses paumes sur le buste du mort. Il hésita un long moment. Enfin, résigné, il ouvrit la bouche et chuchota :

Palaminen.

Eusebio sentit l'onde d'énergie le traverser, le vider de ses dernières forces ; sous ses doigts, la tunique de Lenneth roussit, puis s'embrasa. Le jeune homme s'effondra de côté, le souffle court, incapable d'esquisser le moindre geste.Ses yeux embués de larmes ne se détournèrent pas un instant de la dépouille de son ami, pendant que les flammes réduisaient son corps en cendres.

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