Chapitre 30 - Abîme (2)

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L'atmosphère lugubre du Panthéon le frappa, alors qu'il en franchissait le seuil. Les hautes colonnes lui semblèrent menaçantes, leurs ombres immenses s'étendant jusqu'à ses pieds. Pas un souffle d'air, pas une odeur envoûtante d'encens, pas un rayon poussiéreux frappant les boiseries lustrées. Le vestibule résonnait d'une onde grisâtre, sinistre, parfaitement silencieuse. Sous les doigts du jeune homme, la pierre était glacée.

– Tiens, Kraft Lusragan...

La voix provenait de partout à la fois, renvoyée en écho lugubre dans l'air immobile. Avisant un mouvement sur sa gauche, Eusebio se tourna dans cette direction. Un soupir de soulagement lui échappa – bien vite remplacé par une pointe d'angoisse pernicieuse, au creux de l'estomac. Al l'avait bien mis en garde contre cet homme...

– Recevez la Grâce, Primat Neser, chuchota Eusebio en s'inclinant respectueusement devant le vieillard qui avait jailli de l'obscurité d'un pilier.

Il s'était rappelé à temps du Privilège du Murmure. Le souvenir cuisant de leur première rencontre, à l'ombre de ces mêmes colonnes, lui apporta de nouveaux frissons glacés le long de l'échine. Eusebio risqua un coup d'œil autour de lui, mais n'aperçut cependant pas un seul Veilleur.

– Vous n'auriez pas perdu quelque chose ? fit Neser.

– Comment... ?

Avec un sourire mauvais, le vieillard fit tomber de ses doigts maigres un petit sachet, accroché à une lanière brisée. Eusebio le reconnut aussitôt. Il déglutit, la peau soudain couverte d'une sueur glacée. Un sombre pressentiment lui étreignit le cœur.

L'herboriste secoua la tête. Le sourire, péremptoire, malsain du Primat le fit reculer de quelques pas. Neser parut grandir à mesure qu'il avançait vers lui d'autant, ses mouvements raides de vieillard laissaient peu à peu la place à une grâce féline, redoutable.

– La Pythie avait prédit votre arrivée... gronda Neser. Elle avait vu que vous causeriez notre perte. Vous, l'Exlimitus... Ainsi, vous cherchiez à retourner les Man contre nous. À bousculer l'ordre préétabli. J'avais raison de me méfier...

– Primat Neser, je ne comprends pas... tenta Eusebio.

En un bond fulgurant, Neser fut sur l'herboriste. Son regard froid, hypnotique, plongea dans le sien. Eusebio, pris par une fascination morbide contre laquelle il ne pouvait résister, vit la pupille se contracter en un point noir. L'iris se teinta de mauve. L'herboriste sentit une volonté implacable s'imposer à lui, le pressant de parler.

– Dis-moi, Kraft Lusragan... à quoi cela sert-il donc ?

Avec horreur, Eusebio s'aperçut qu'il était incapable de garder les lèvres closes. Malgré ses efforts, les mots s'obstinaient à couler de sa gorge en un flot impérieux.

– C'est une sorte de panacée, un remède capable de guérir un grand nombre de maladies.

– De la thériaque, n'est-ce pas ?

– Oui...

– À qui était-elle destinée ?

– À moi.

Neser inclina la tête de côté, sans le lâcher du regard. Un sourire cruel étirait sa bouche et découvrait ses dents.

– À toi... ? Serais-tu malade ?

– Non... empoisonné. Par l'opium.

– Qui t'a dit que tu avais été empoisonné par l'opium ?

En un instant, Eusebio comprit où Neser voulait en venir. Il voulut fermer les yeux, soustraire sa volonté à ces deux orbes d'un mauve magnétique, mais n'y parvient pas.

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