Chapitre 30 - Abîme (2)

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« Voilà ce qu'écrit le Prophète Johiya, qui le tient des Gardiens.

« Notre immense puissance amena la ruine sur la cité orgueilleuse de Lahaco. Les Anciens avaient ouvert une brèche sur le Néant, ils s'en croyaient les maîtres, et dans leur aveuglement, entreprenaient de s'asservir les uns des autres à la Croyance qu'ils appelaient tous Unique. Ils conduisaient irrémédiablement Eāreth vers son entière destruction. Ils ont refusé d'écouter leurs dieux, qui les ont abandonnés. Ils ont refusé nos présages, et nous les avons punis.

« Nous, les Gardiens, leur avons envoyé des tremblements de terre, qui ont éventré leur cité. Dans le temps qui suivit, nous avons fait jaillir de la montagne elle-même le soufre et le feu. Dans les entrailles de Lahaco ont alors rugi les flots des eaux déchaînées, et elles se sont refermées sur elle.

« Lorsque nous avons jugé le châtiment de Lahaco la vaniteuse suffisant, nous avons parlé. Alors les Nouveaux Hommes sont revenus dans la montagne, et y ont trouvé un gouffre. Un piton de roches, tel un Œil gigantesque à l'iris de pierre immuable, plonge dans les eaux noires et profondes d'un lac à la forme parfaitement circulaire, et qui recouvre à jamais la cité engloutie de Lahaco.

« Qu'un Palais aux mille visages veille sur le Panthéon hérétique des Anciens, comme un rappel de leur infamie ! »

D'un geste sec, Eusebio referma l'ouvrage. Un petit nuage de poussière de papier accompagna le claquement lourd du parchemin. Le jeune homme s'agrippait si fort à sa canne que ses jointures en devenaient blanches. Il crut que sa jambe refuserait de le porter plus loin tant les fourmillements et les crampes la torturaient. Pourtant, il s'obligea à claudiquer le long des rayonnages, en serrant les dents pour ne pas hurler – chaque fois qu'il posait le pied par terre, un nouvel élancement remontait le long de sa cuisse jusque dans sa hanche. À mesure qu'il s'approchait de la sortie, cependant, la douleur se fit moins écrasante, ses muscles retrouvèrent une certaine souplesse, et il put de nouveau réfléchir sans être obnubilé par sa souffrance.

Ainsi, Pizance et Nassadja avaient été construites sur les vestiges de Lahaco. À l'image des mots des Anciens sur le parchemin du Livre du Chaos, la cité avait été poncée, décapée, puis remplacée. Mais il devait en rester des traces, tout comme ces quelques termes à demi rongés par les copistes – « tempus enim prope est ». Eusebio se demanda brièvement ce qu'ils pouvaient bien signifier.

Quand Zygmund Hasko lui parlait autrefois de Lahaco, l'herboriste ne tenait pas compte des délires du vieillard. Son maître évoquait une cité mythique, dont le souvenir lui-même était perdu depuis longtemps dans les âges sombres. Eusebio comprenait désormais où était la réponse à ses questions.

C'était par l'ancienne cité que Hasko s'était enfui. Il avait dû trouver un passage, un tunnel dans la montagne qui l'avait conduit au travers des ruines de Lahaco, puis à l'extérieur, au dehors, libre. S'était-il équipé du matériel d'un Varappa pour descendre le long de l'un des piliers de l'Aqueduc ? N'importe comment, maître Zygmund avait réussi à atteindre le lac, au fond du gouffre, et à gagner d'anciennes constructions humaines.

Eusebio fronça un sourcil à la vue de sa phalange couverte de sang. Il ne se rappelait plus s'être mordu le doigt – de profondes traces de dents en témoignaient pourtant. Le jeune homme s'essuya la main sur sa tunique et reprit sa route, déterminé à rendre visite à Arminius. Lui devait connaître les détails de l'événement qui avait mené sa famille dans la honte. Après quoi, l'herboriste parlerait à Tora. Il voulait la convaincre de partir avec lui, au détriment de sa vie d'Archiatre, se persuadant que leur amour réciproque leur suffirait, au moins au début. Et puis, qui savait ? Peut-être que Tora se plairait, loin de Pizance, peut-être même qu'elle rêvait d'explorer des terres inconnues, de découvrir l'apothicairerie d'Eusebio, de soigner des gens nouveaux.

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