Chapitre 30 - Abîme (2)

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– Ah, dit la Katib en pointant un passage du pouce. Voilà qui devrait vous intéresser.

Elle le vit s'appuyer un peu plus fort sur sa canne, le visage crispé par la douleur.

– Je suis désolée, je voudrais pouvoir mettre ce manuscrit sur une table, mais je n'en ai pas le droit...

– Ce n'est pas grave, fit-il avec un semblant de sourire, je survivrai. Merci.

À son air inquiet, il comprit que la Katib n'était pas vraiment convaincue. Elle le salua cependant et s'éloigna ; Eusebio la suivit du coin de l'œil jusqu'à ce qu'elle eût disparu à l'angle d'un rayonnage.

Une souffrance crue fouaillait sa chair, tels des milliards d'aiguillons chauffés à blanc. Des papillons immaculés dansaient devant ses yeux au rythme des pulsations effrénées de son cœur. L'herboriste déglutit, ferma les yeux et compta jusqu'à vingt, lentement. Lorsqu'il rouvrit les paupières, le monde lui parut un peu plus consistant. Il se persuada que ce serait assez pour poursuivre ses recherches.

Eusebio rabattit la lourde couverture de cuir et fit glisser les feuillets jusqu'au premier d'entre eux, à la page de garde. Sous un symbole étrange – deux cercles joints, et un triangle, dont les trois sommets venaient toucher le plus grand des orbes – le titre, à l'écriture ronde et ample, étalait son encre noire, dont les reflets prenaient des teintes d'obsidienne sous l'éclat des lampes à huile.

« Le Livre du Chaos »

Les paroles sacrées des Gardiens, transcrites par les Prophètes des siècles auparavant, lors des EvA. Eusebio en avait lu de pâles extraits chez Al, et ici ou là, de temps à autre. Quant aux Prêches, ils transmettaient oralement des passages, critiquaient, commentaient ou interprétaient – le jeune homme en avait eu un exemple frappant dans le simple terme de « Man ». Ceux qui écoutaient n'avaient aucune raison de ne pas les croire – et après tout, qui se serait permis de les contredire ? Qui possédait un tel ouvrage chez soi ? Qui savait lire ? Les Prêches, au fond, en étaient-ils capables eux-mêmes ?

Eusebio avait sous les yeux le véritable texte originel, sans aucun truchement. Mais pouvait-il trouver ici des réponses dans un texte religieux probablement bourré de symboles et d'allégories sibyllines ? Poussant un soupir, tant par lassitude qu'en raison des élancements qui se déchaînaient dans sa jambe, Eusebio tourna les feuillets et revint à l'index.

Il était si long que l'herboriste en ressentit un violent vertige. Une écriture serrée répertoriait, sur six colonnes, les innombrables versets contenus dans le manuscrit. Jamais il n'aurait le temps de tous les parcourir, aussi choisit-il de retrouver celui que lui avait indiqué la Katib Nepherites. L'herboriste suivit du doigt les différents titres, s'arrêta à celui qu'il recherchait, dans la cinquième colonne. « Lahaco ».

Eusebio fronça un sourcil. Il ne pensait pas s'être trompé ; la jeune femme lui avait bien désigné l'une des cités mythiques des Anciens, englouties par les cataclysmes engendrés par les EvA. Il arrivait aux Prêches d'en parler, lorsqu'ils haranguaient les foules. L'herboriste repéra leurs noms, dans les colonnes de l'index : « Bélem », « Eyre », « Manaus », et un peu plus loin, « Sulaw ». Symboles du péché séculaire qui avait conduit les Anciens à leur propre destruction...

– Lahaco... murmura Eusebio.

Cela lui laissait sur la langue un étrange arrière-goût, un résidu de souvenir. Dans ses accès de fièvre délirante, Zygmund Hasko l'évoquait parfois. Comme s'il l'avait habitée.

– Se pourrait-il que...

Pris d'une subite intuition, Eusebio feuilleta le manuscrit, trouva la page, et parcourut rapidement les versets indiqués.

Le Livre du ChaosLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant