E L E V E N

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Loki passa la fin de la journée au fin fond de la bibliothèque (comme à peu près tous les jours depuis une semaine) après avoir dépensée une heure entière à déchiqueter des livres pour calmer ses nerfs en boules et retrouver un semblant de calme. Il avait terminé de lire le roman sur la sorcellerie qu'il avait emprunté à la Midgardienne (une histoire puérile et médiocre à tous points de vue) et n'avait pas pu s'empêcher d'être  déçu en achevant sa lecture. Il avait espéré, en désespoir de cause, y trouver quelque chose pouvant potentiellement l'aider à remettre sa magie en selle et à en reprendre le contrôle. Vainement, bien sûr, ce qu'il ne trouvait pas vraiment surprenant ; il fallait dire qu'il considérait les humains comme un peuple primitif à la stupidité exaspérante, et qu'il y avait bien peu de chances que leur savoir puisse lui être d'une quelconque aide. Le reste de son temps, il l'avait consacré à faire les cent pas pour réfléchir, à peine concentré sur l'énième volumes d'astrologie qu'il avait entamé, bougonnant d'une façon qui rappelait étrangement Odin.

De toutes les pensées qui le tourmentaient depuis quelques temps, les paroles de la mortelle tournaient en boucle dans sa tête sans vouloir cesser, et trouvaient toujours le moyen de le mettre en colère. Pour être tout à fait honnête, il n'avait pas compris ce qui l'avait poussée à se mettre dans un état pareil, et Loki était presque certain de n'y être pour rien ; elle se montrait d'ordinaire passive, et lui avait pris l'excellente résolution de l'ignorer comme s'il elle avait été une molécule, ce qui avait plutôt bien fonctionné jusqu'à présent. Hors l'incident du matin prouvait bien que cohabiter de cette façon ne mènerait nulle part, du moins pas sur le long terme, et le Jotun était presque sûr que cet échange de politesses ne serait certainement pas le dernier à avoir lieu.

Il repensait aussi à cette colère irrationnelle qui l'avait submergé à l'entente de ces paroles, à l'odeur métallique du sang dans ses sinus, à cette rage dans ses prunelles azur. Il ruminait, et il n'avait jamais aimé ça, d'aussi loin dont il pouvait se souvenir. Rien de bon n'arrivait jamais quand Loki se mettait à ruminer.

Cependant il lui fallut prendre son mal en patience, car son cerveau fonctionna à plein régime toute la journée et la nuit qui suivit sans interruption. Lorsque Loki descendit chercher à manger, après le coucher du soleil, la salle de repos était déserte et l'étage inférieur plongé dans le silence, la seule trace du passage de l'humaine étant le bol de sa mixture abandonné à moitié plein sur la table. Il ne s'en plaignit pas, et remonta aussi vite qu'il était descendu, l'envie de croiser son impertinente colocataire aussi négative que pouvait l'être la température des neiges de Jotunheim.

La nuit fut calme, il n'y eut ni orage ni pluie, seulement un peu de vent soufflant contre les façades de l'observatoire, et Loki en passa la majeure partie à lire et observer le ciel au travers du télescope. Le lendemain matin, la première chose qu'il fit fut de dévaliser un casier choisi au hasard et d'emporter son butin avec lui dans la salle des bains Midgardiens, afin de se laver et de se détendre pour au moins quelques minutes. En s'observant dans le miroir il remarqua que toutes ses plaies s'étaient résorbées, que la plupart de ses ecchymoses violacées avaient jauni et que dans l'ensemble, son corps avait meilleure mine de jour en jour ; ce qui ne pouvait être que positif. Lorsqu'il quitta les douches, vêtu d'un simple t-shirt noir et d'un pantalon souple étrangement confortable, il se dirigea directement vers la salle de repos, prêt à affronter la tornade brune qui y passait la majeure partie de son temps.

Cependant, lorsqu'il pénétra dans la salle déserte, le silence qui régnait dans tout l'étage lui parut subitement suspect. Il se rendait compte qu'en vingt-quatre heures, la Midgardienne n'avait donné aucun signe de vie (et il fallait admettre qu'elle était du genre bruyante), et cela lui fit froncer les sourcils. Non pas que cette absence l'inquiétait ou le dérangeait, après tout plus elle était loin et mieux il se portait, mais une petite voix dans sa tête ne cessait de lui murmurer qu'il ne fallait pas qu'il lui arrive quoi que ce soit, ou ce serait lui qui en pâtirait le plus. Rebroussant chemin, sans même avoir réellement pris le temps d'attraper quoi que soit de comestible, le Jotun hésita à aller voir dans les dortoirs, avant qu'une silhouette n'attire son attention depuis sa gauche.

Darcy descendait les escaliers, le pas lourd, le corps plongé dans un trouble engourdissant qui ankylosait ses muscles, l'air aussi cadavérique qu'un zombie. Il lui fallut une seconde de concentration extrême avant que la silhouette de Loki ne lui apparaisse distinctement quelques mètres plus bas, celui-ci la fixant avec un regard trahissant sa perplexité. Descendant deux marches de plus, Darcy tangua, les oreilles bourdonnant si fort qu'elle en peinait à entendre sa propre voix alors qu'elle montrait au dieu le bol qu'elle tenait dans ses mains.

« J'étais montée t'apporter du... »

La fin de sa phrase fut engloutie dans les ténèbres. Au pas suivant, son regard se voila, et Darcy sentit tout simplement son corps la lâcher. Au bas des escaliers, Loki réagit au quart-de-tour.

« Darcy ! »

Il eut tout juste le temps de la rattraper, la jeune femme s'enfonçant dans ses bras comme une poupée de chiffon, le bol qu'elle tenait s'écrasant tout droit sur le carrelage dans une explosion de céramique. Darcy ne fut plus très sûre de ce que ses sens captèrent à partir de ce moment là, mais la façon dont Loki avait appelé son prénom restait gravée de façon limpide dans sa mémoire. Si elle n'avait pas été complètement délirante, elle se serait foutue de sa gueule, car elle n'avait même pas été sûre jusqu'à présent que celui-ci sache comme elle s'appelait.

« Darcy ? »

Le ton de Loki se voulait ferme, mais était à des années lumières de celui froid et cassant qu'il employait d'habitude avec tous les êtres lui adressant la parole. Prenant appui contre la rambarde de l'escalier, il tenta de redresser la jeune femme, qui gisait dans ses bras, le teint poreux et le front humide. Sa respiration était sifflante et sa peau brûlante de fièvre, elle marmonnait des choses inintelligibles, comme si elle délirait, et Loki fit tout à coup le lien entre son attitude de la veille et son état actuel. Se redressant, il passa son bras sous ses genoux et la souleva, non sans remarquer qu'elle était diablement lourde, avant de la porter jusqu'au canapé de la salle de repos.

Lorsqu'elle fut allongée dessus dans une position humainement correcte, Loki la fixa, l'air agacé, en se demandant sérieusement comme il en était arrivé là, et s'il ne valait pas mieux retourner à l'étage et l'ignorer comme il l'avait fait jusqu'à présent. Mais aussitôt l'idée avait germé dans sa tête que le Jotun l'en avait expulsé, repartant en direction des dortoirs pour récupérer un plaid en laine. Il n'était pas infirmier et avait toujours détesté jouer les garde-malades, cependant il se voyait mal laisser la jeune femme dans un état aussi pitoyable, au risque qu'elle ne trouve le moyen d'aggraver encore plus sa situation, et il était sûr qu'elle en serait capable.

Avisant de la température basse et sèche qui régnait entre les rangées de lits affaissés, il pinça les lèvres. Passer une nuit de tempête dans une pièce aussi froide avait été une très mauvaise idée.

Revenant dans la salle de repos, il s'assit sur le bord du canapé et recouvrit Darcy des pieds aux épaules avec la couverture, avant de lui retirer ses lunettes et de la fixer, dubitatif. Précautionneusement, et vérifiant que son lanceur d'éclairs miniature n'était pas à proximité, il posa sa main sur son front et constata que, de façon générale, elle en aurait pour un bout de temps avant de retrouver la force de lui crier des insanités sans aucun sens comme elle le faisait d'ordinaire. Ses traits étaient tirés, marqués par la fatigue, caractéristiques d'une personne malade. Il n'aurait pas été jusqu'à dire que cela le ravissait, mais il ne s'en plaignait certainement pas, car la jeune femme allait sûrement dormir pendant un bon moment, et cela voulait dire qu'il aurait droit au silence et à un calme dont il avait désespérément besoin.

Soupirant, Loki posa les lunettes sur le meuble le plus proche, et alla s'installer dans le seul autre fauteuil de la pièce, passant une main lasse sur son visage. Les prochaines heures seraient les heures critiques, celles où il devrait veiller sur elle au cas où son état empirerait subitement, avant qu'il ne puisse retourner vaquer à ses occupations en attendant qu'elle se réveille. Mais après seulement quatre secondes, Loki sentit un ennui ferme le gagner.

Il allait encore passer une très, très longue journée...

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