T E N

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La nuit qui suivit fut placée sous le signe de la tempête. Darcy la passa prostrée au fond du dortoir de l'observatoire, en boule sous les couches de vêtements et de couvertures, morte de froid comme rarement elle l'avait été. Le froid s'était rapidement insinué dans le bâtiment en début de soirée, une heure avant qu'il ne se mette à sérieusement pleuvoir à l'extérieur. Darcy avait senti qu'il vaudrait mieux qu'elle trouve de quoi se réchauffer pour le soir, si elle voulait réussir à dormir, et elle n'aurait pas pu avoir d'avantage raison.

Elle avait beau ne pas être douée pour beaucoup de choses, elle se débrouillait en général assez bien pour prévoir à l'avance toutes sortes de situations : elle avait commencé avec les réactions de Jane et le nombre abracadabrant de fois où elle avait oublié qu'elle n'était ni seule ni indestructible en sautant cinq repas d'affilé ou en mettant le feu à leur grille-pain, et avait terminé sa formation de prévention universelle en débarquant au Nouveau-Mexique, où ouvrir les volets plus d'une heure voulait dire transformer son appartement en four et se faire brûler au troisième degré rien qu'en franchissant la porte. Aussi, depuis qu'elle et Jane étaient revenues du côté de New-York, Darcy était devenue une experte dès qu'il s'agissait de prévoir la météo, comme ultra sensible au moindre petit changement de température.

Elle n'avait cependant pas anticipé la violence des averses norvégiennes, et pensait très sincèrement qu'elle n'avait jamais eu aussi froid de toute sa vie. Elle se revoyait pourtant piller tous les lits superposés du dortoir, alignés en rangées bien ordonnées, et empiler tout son butin sur celui qui se trouvait le plus au fond, avant de se glisser sous les draps et de s'enterrer sous les couvertures. Mais rien à y faire, il devait être aux alentours de deux heures et demie du matin, et Darcy était incapable de fermer l'œil, grelottant sur le maigre et inconfortable matelas. Dehors le vent claquait contre les fenêtres et les coins, hurlait et bousculait la pluie épaisse comme une grêle contre les murs et les toits, tandis qu'au dessus de cela le tonnerre grondait.

Extirpant sa main frigorifiée de sa manche pour attraper son téléphone, Darcy consulta l'heure, et poussa un râle désespérée en enfonçant sa tête sous les couvertures. Son enfer gelé dura deux heures de plus, jusqu'à ce que la jeune femme ne finisse par tomber de fatigue.

À l'étage, dans la bibliothèque, Loki soufra aussi du froid, mais d'une dimension bien moins sévère. La bibliothèque était probablement la pièce la mieux isolée de tous le bâtiment, car elle abritait toutes les ressources physiques du laboratoire et surtout, le gigantesque et onéreux télescope. Et puis, étant un géant de Glace, le Jotun n'avait vraiment pas à se plaindre de la température, de temps à autre un frisson lui remontait l'échine, et le plus dérangeant, finalement, fut de se concentrer sur sa lecture avec le capharnaüm monstrueux que faisait l'orage.

Le lendemain matin, lorsque Darcy se réveilla, elle se sentait lourde et de mauvaise humeur. Sa nuit infernale lui pesait sur les épaules, et lorsqu'elle s'extirpa du lit, elle jura sentir une cloche lui hurler entre les tempes. Il était tard, bien plus tard que l'heure à laquelle elle se réveillait d'ordinaire, et elle avait pourtant l'impression de ne pas avoir fermé l'œil une seule seconde en vingt-quatre heures. La jeune femme ne prit même pas la peine de se changer, chemina directement en direction de la salle de repos, et fut aveuglée par le soleil en pénétrant dans la pièce. Dans le ciel il n'y avait plus la moindre trace de l'orage de la nuit passée, et l'air dans le bâtiment s'était considérablement réchauffé. Pourtant, elle avait encore froid. Lorsqu'elle entra, elle s'arrêta une seconde sur la silhouette de Loki qui, dans un simple t-shirt blanc, lisait le livre qu'il lui avait allègrement piqué sur le canapé, sans avoir l'air de se préoccuper d'elle le moins du monde.

Il ne leva même pas la tête en l'entendant arriver, fit tout simplement comme si elle n'existait pas, et son attitude arracha un soupir à la jeune femme. Cependant elle ne releva rien, et se dirigea directement vers les placards du coin cuisine, attirant sans le vouloir l'attention du dieu, qui fronça les sourcils face à son absence de réaction. Elle qui d'habitude lui jetait tout un tas d'insultes plus tordues les une que les autres gardait le silence, comme s'il n'était pas assis dans son canapé en train de lire son livre. Loki n'aurait su l'expliquer, mais cela lui déplut. Il n'aimait pas être ignoré.

Darcy pourtant continua de se préparer à manger comme si de rien n'était. Elle avait mal à la tête et était d'une humeur de chien, et lorsqu'elle se sentait patraque, le meilleur remontant qu'elle avait en réserve était son fameux porridge. Heureusement pour elle, tout était à disposition, et c'est avec une facilité dénonçant l'habitude qu'elle se prépara un grand bol de la bouillie réconfortante de son enfance. Loki, qui avait complètement décroché de la partie d'échecs sorciers que se disputaient Ron et Harry, l'observa faire avec méticulosité, analysant et retenant ses mouvements. Ce qu'elle préparait n'avait pas l'air ragoûtant du tout, comme à peu près toute la nourriture Midgardienne qu'il avait eu l'occasion de goûter jusqu'à présent, mais la casserole diffusait une odeur sucrée dans toute la pièce qui titillait ses narines.

Lorsque le mélange fut prêt, Darcy le versa dans un bol et y planta une cuillère, avant de se laisser tomber pathétiquement sur la chaise et de se mettre à manger. Quelque chose d'étrange brilla dans son regard alors qu'elle commençait à déguster, une lueur que Loki n'aurait pas sut d'écrire, mais qui s'imprima inexplicablement dans sa mémoire.

Le silence absolu qui prit place était étrange, presque gênant, et ce n'est qu'après une longue minute que la jeune femme posa sur le Jotun un regard terriblement agacé. Il l'énervait, tout chez lui l'énervait, de son apparence presque virginale à sa façon de la fixer, de ses pommettes aiguisées à ses iris émeraudes emplies de mépris et de violences non formulées. Le regard azur de Darcy virait à l'anthracite, électrique, et était menaçant, tapi derrière ses étroites lunettes rouges. C'était bien sûr sans parler de l'état catastrophique de ses cheveux et de son teint pâlichon, qui la rapprochaient plus de l'état de cadavre que de jeune et vivant et être humain.

« Qu'est-ce qu'il y a abruti, t'as jamais vu une femme au réveil ? »

Son ton était froid, à des années lumières de cette moquerie ironique et pleine de cynisme qui le caractérisait d'ordinaire. Loki plissa les paupières, imperceptiblement. Quelle mouche l'avait piquée ?

« Va falloir t'y habituer, surtout maintenant que tu es forcé de cohabiter avec la misérable petite mortelle que je suis »

Gobant sa cuillère de porridge, elle défia les prunelles froides du dieu qui restaient stoïquement dardées sur elle.

« Toutes mes excuses, sincèrement. C'est vrai que tu es irréprochable, que le problème c'est moi, tout serait tellement plus simple si je pouvais juste lui briser la nuque... »

Avec une méchanceté rare chez elle, elle propulsa une cuillerée entière de préparation directement dans le visage du dieu, et en sentant le liquide chaud couler le long de sa joues, Loki crut presque qu'il allait véritablement la tuer. L'atmosphère était devenue glaciale, électrique. C'était à croire qu'au moindre mouvement, il ferait exploser toute la pièce.

« C'est probablement ce que tu voudrais faire là, tout de suite ? Je me trompe. Dommage pour toi, connard »

Loki lutta, de toutes ses forces, pour conserver son calme, mais sentant les pages du livres se froisser jusqu'au déchirement sous ses doigts, sentit qu'il devait s'en aller avant de faire une bêtise. L'odeur métallique du sang descendait déjà dans ses sinus, entrave caractéristique de la malédiction d'Odin, qui le forçait à ne pas céder à la violence. Se redressant brusquement, sans même essuyer son visage, il la toisa une seconde, avant de quitter la pièce.

Lorsque la porte de la bibliothèque claqua violemment, Darcy frappa la table avec son poing, avant d'enfouir sa tête dans ses mains et de gémir de frustration. En temps normal elle s'en serait voulue (et elle savait qu'elle le regretterait plus tard) d'avoir gâché tous ses efforts pour lui apparaître sympathique et coopérative jusqu'à présent à cause d'un mauvais regard et d'un insidieux mal de crâne. C'était vrai quoi, il la regardait comme ça tous les jours, et elle savait que la seule raison pour laquelle elle vivait encore était qu'il ne pouvait pas s'en prendre à elle sans s'en prendre à lui-même. Pourtant elle n'avait pas pu s'en empêcher, il avait fallu qu'elle parle, parce qu'elle était une grande gueule et qu'elle était nulle pour parlementer. Mais pour l'instant, tout ce qu'elle voulait faire était de casser quelque chose et puis de se rouler en boule devant la télévision, et de fermer les yeux. Darcy n'allait pas bien. Elle ne voulait plus entendre parler ni de Loki ni de ce foutu laboratoire. Elle n'en pouvait plus.

Darcy n'en pouvait tout simplement plus.

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