Chapitre 9

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Le visage de Christobald s'était figé en un masque impénétrable. Il n'avait visiblement pas l'habitude qu'on perturbe sa manière de procéder. Pourtant, s'il avait lu attentivement le dossier de Gordon, il aurait su que les rôles de sous-fifres n'étaient pas écrits pour lui.

Pour briser le silence qui s'éternisait, Lilith daigna répondre à Kathy :

— Comme Gordon, Christobald et moi sommes tous deux des exogènes, littéralement « ceux qui sont issus d'une cause externe ». Tu devras pour l'instant te contenter de cela. Connaître notre nature exacte ne te servira pas à grand-chose, sauf si tu travailles pour nos ennemis. La seule chose que tu dois intégrer est que nous ne sommes pas humains.

— Ça, je l'avais compris, même si vous avez l'air de l'être, dit Kathy d'un ton sourd.

— L'habit ne fait pas le moine... Heureusement pour nous, les humains se fient essentiellement à leur vue.

Kathy plissa les yeux en réponse, comme pour chercher le détail qui trahirait la différence de Lilith. À part sa beauté, rien n'indiquait sa nature profonde. Elle finit par revenir à ce qui la préoccupait.

— Et c'est pour ça que je ne dois pas vous faire confiance ? Parce que vous n'êtes pas humains ?

Lilith haussa les épaules, Christobald pinça les lèvres. Agacé par la conversation qui s'enlisait, Gordon lança d'un bloc :

— Tu as devant toi des membres de trois races exogènes fondamentalement différentes. Il en existe des dizaines d'autres. Au cours des derniers millénaires, bon nombre d'entre elles ont été rivales, voire ennemies. Une trêve fragile s'est toutefois instaurée depuis le début du XXe siècle, mais certaines alliances demeurent impossibles, pour des raisons évidentes. Un mouton peut-il se liguer à long terme avec un loup, même pour combattre un ennemi commun ? Je te laisse donc imaginer les tensions qui règnent entre nous. Sachant que l'humanité a réussi l'exploit de se déchirer pour des territoires, des religions, des ressources, alors qu'au fond, ses membres ne forment qu'une seule et même espèce, quelles que soient ses variations morphologiques, et que les exogènes ne sont ni plus sages ni moins arrogants, autant dire que nous avons le séant posé sur un tonneau de poudre prêt à exploser à la moindre étincelle. D'ailleurs, la première règle que nous apprenons à nos enfants, c'est « détermine l'exotype de ton interlocuteur avant de lui révéler quoi que ce soit qu'il pourrait utiliser contre toi ». Si nous ne nous faisons pas confiance entre nous, il est évident que tu ne le peux pas non plus.

Christobald se leva d'un coup. Sa haute silhouette avait perdu ses allures de poète romantique. Une puissance contrôlée émanait de lui. Dans son cou, le tatouage miroita.

— Silence ! lança-t-il d'un ton glacial.

Le mot claqua, figeant l'espace. La voix de Gordon s'étouffa dans sa gorge, un frémissement parcourut ses nerfs. Il aurait pu lutter, bien sûr, mais il s'en abstint. Inutile de pousser le bouchon trop loin. Et il avait obtenu ce qu'il cherchait à savoir : malgré sa jeunesse, Christobald maîtrisait mieux la Voix que certains patriarches du Cercle. Méfiance.

Kathy remercia Gordon d'un sourire crispé, puis reporta son attention sur Christobald.

— Maintenant que certaines choses sont plus claires pour moi, peut-être pourrions-nous avancer ? Vous avez parlé d'un retour sur investissement. Je devine du coup que vous attendez quelque chose de moi.

Gordon se réjouit de la voir revenir à ce qui l'intriguait : pourquoi donc la Légion avait-elle besoin de ce petit bout de femme incapable de se contrôler ? Il existait des centaines d'exogènes aux talents similaires, entraînés depuis l'enfance à maîtriser leurs dons et n'ayant pas été en contact prolongé avec l'ennemi.

— En effet, dit Christobald. Il faut pour cela que tu nous accompagnes.

— Je suppose que je n'ai pas le choix ?

— Tu supposes bien. Je préférerais toutefois que tu le fasses de ton plein gré.

Un signal sonore retentit. Lilith consulta son téléphone.

— On a de la visite, annonça-t-elle. Trois SUV en approche, au moins dix hommes. Il faut partir.

— Kathy, lança Christobald, si tu ne veux pas retomber entre leurs mains, il va falloir que tu nous fasses confiance. Reste collée à Gordon.

Celui-ci retint un soupir. Il n'avait pas du tout envie de subir une nouvelle fois la perte de contrôle de la jeune femme. Il était toutefois le seul capable d'encaisser. Tant Lilith que Chistobald avaient un système sanguin fonctionnel. Aucun des deux ne survivrait à une perte d'eau totale.

Sans attendre, Christobald se dirigea vers la porte. Sa posture avait changé. Il évoluait à la manière d'un prédateur, les mains levées à hauteur de poitrine, les doigts souples. Lilith lui emboîta le pas. Sa démarche sinueuse et glissante évoquait la reptation d'un serpent.

— La voie des toits existe toujours ? demanda Christobald, la main sur la poignée.

— Toujours, répondit Gordon. Je l'ai vérifiée il y a deux semaines.

— Parfait, on monte. Je passe devant, Lilith fermera la marche.

Gordon observa Kathy, qui s'était levée. Son langage corporel trahissait ses doutes. Après les révélations qu'elle venait d'encaisser, elle se demandait si, au final, elle ne serait pas plus en sécurité avec les hommes qui arrivaient. Sauf qu'elle se pensait humaine et qu'il n'avait pas le temps de rétablir la vérité. Il repoussa ses lunettes, de manière à ce qu'elle puisse croiser son regard - même chez les vampires, les yeux sont le miroir de l'âme -, et dit d'un ton neutre :

— Cela va à l'encontre de ce que je t'ai affirmé tout à l'heure, mais crois-moi : tu ne veux pas tomber entre leurs mains.

Elle fronça les sourcils, sembla percevoir la sincérité de ses paroles, soupira.

— Je te crois, souffla-t-elle.

— Tant mieux. Surtout, reste avec moi, quoi qu'il se passe.

Elle marqua son accord d'un hochement de tête nerveux. En passant devant le buffet, Gordon récupéra le poignard de Vedra dans le tiroir et le glissa dans la ceinture de son pantalon, au creux de son dos. Il entendit Lilith jurer en découvrant ce qu'il avait dissimulé. À coup sûr, s'ils s'en sortaient vivants, cela reviendrait sur le tapis. De son côté, il eut le temps de remarquer la réaction réflexe de Kathy à la vue de l'arme : son buste avait reculé imperceptiblement, comme pour s'en éloigner. Il doutait qu'elle s'en soit rendu compte. Mais cela signifiait qu'elle avait déjà goûté à la torture d'une lame similaire. Définitivement, mieux valait qu'elle ne retombe pas entre leurs mains.

Ce qui amena une autre pensée, troublante.

— Lil', vous avez prévu un plan de secours ?

Le succube acquiesça.

— On fera comme à Londres, pendant le grand incendie.

Gordon se rembrunit. Cette fameuse nuit du 3 septembre 1666, ils avaient profité des flammes qui ravageaient la capitale britannique pour éliminer plusieurs familles exogènes soupçonnées de travailler pour l'ennemi. En clair, Lilith n'hésiterait pas à trancher la gorge de Kathy pour empêcher les Forces anti-exogènes de la récupérer. Mordiable ! Hors de question que cela se produise tant qu'elle serait sous sa protection.

Christobald ouvrit la porte de l'appartement, bondit sur le palier et s'engagea dans la cage d'escalier, en direction du toit. Dans la rue, les SUV s'arrêtaient, les portes s'ouvraient, des hommes se déployaient. Le tout sans bruit excessif. Seuls les sens surdéveloppés de Gordon lui permettaient de discerner ces mouvements lointains. Les humains à proximité, eux, ne percevraient rien de la confrontation qui s'annonçait.

Il gravit les marches à la suite de Christobald, suivi par Kathy. Après lui avoir collé aux basques depuis des mois, il reconnaîtrait le bruit de ses pas entre mille. Il n'aurait même pas à se retourner pour savoir si elle s'éloignait.

Sauf qu'un autre son étouffé lui parvenait à présent.

— Ils ont un hélico ! s'exclama-t-il. Ils connaissent notre plan d'évacuation !

Exogènes - Le sang de la lignéeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant