XXIII. Trois Autres

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Des appels, des hurlements, des tirs. Ce fut un énorme tapage qui retentit. Hazel se baissa par reflexe quand une balle la frôla. On leur tirait dessus, mais par le nombre de projectiles qui fusaient, les canons n'étaient pas nombreux. Une dizaine de soldats, tout au plus.

Ils atteignirent les ruelles. Tout le monde s'y engouffra, mais leurs assaillants les pourchassaient toujours. Hazel entendait leurs bottes claquer le sol, il s'agissait sûrement de l'armée de la citadelle. Ils étaient proches, mais elle ralentissait. Elle n'avait que dix ans, rappelons-le, et le garçon sans expression n'était pas loin d'elle non plus. Cependant, ils n'étaient pas les derniers. Elle savait qu'en se retournant, elle trouverait l'homme-serpent, James et Frisette. L'homme-serpent devait sûrement rester près du couple, car l'une était ralentit par sa non-voyance, tandis que l'autre ne voulait certainement pas la lâcher.

Les cris se confondaient avec tous les autres bruits environnants. Hazel avait conclu que les soldats les avaient attendu de l'autre côté, sachant que tous sortiraient de cette enceinte enflammée. Ils les savaient vivants, mais comment ? Encore, qu'ils n'étaient pas entrés se comprenait. Le feu était à la fois une libération et un cauchemar pour ce peuple étrange.

Elle vit la femme à la robe bleue, les siamoises et les garçons tournés à une intersection vers la gauche. Elle s'apprêtait à les suivre... mais se retourna. Elle entendait l'homme-serpent qui hurlait des paroles au désespoir.

- James ! Cela ne sert plus rien !

James, James... Frisette. Elle était allongée sur le sol, à plat ventre. Elle ne bougeait pas. C'est ce qui était le plus effrayant. Sans aucun doute. James était agenouillé, tétanisé et tremblant à vue d'œil, tandis que l'homme-serpent le tirait par le bras. Les soldats... étaient maintenant là. Une balle toucha le flan de l'adolescent, ce qui le réveilla de sa torpeur. Hazel ouvrit grand les yeux... et se jeta dans leur direction. La colère qu'elle avait ressentie revint plus puissante que jamais. Elle avait peut-être un peu de mal à se rendre parfaitement compte de la situation, mais elle comprenait la douleur tant physique que morale du musicien. Il n'avait pas donné de véritable preuve d'amour à Frisette, devant eux tous, mais elle avait très bien compris qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre. Elle ne savait même pas ce qu'elle faisait en se lançant dans un acte si héroïque que stupide. La dizaine de soldats qui les entouraient pointaient leurs fusils dans leur direction et leur ordonnaient aucune résistance. Si les deux hommes obtempéraient, Hazel en avait décidé autrement. Elle sauta sur le premier garde qui lui tombait sous la main et attrapa son bras. Celui-ci fut si surpris que la gâchette s'enclencha, mais, par chance, le coup dévia. Le canon avait été pointé par mégarde vers le pied d'un de ses camarades, et ce dernier se le tint avec souffrance. Prenant compte du moment de surprise, Hazel arracha le fusil des mains et donna un coup de crosse dans la jambe de l'ancien possesseur qui s'abaissa par la douleur. Elle tenta le même coup sur le soldat à sa gauche, mais celui-ci fit un bond et esquiva. On lui arracha l'arme des mains et la souleva.

- Toi, enfant ou pas, tu vas passer de très mauvais moments, dit l'un d'eux.

Elle vit l'homme-serpent tenter de la rattraper, mais il était bloqué par le blessé et autres soldats qui le maîtrisaient. Elle martelait avec insistance les mains du garde qui l'emmenait, mais cela n'y faisait rien.

Elle se crut perdue... quand on la tira en sens inverse. La force avec laquelle elle fut libérée de l'emprise ennemie était si puissante qu'elle sentit ses hanches la cogner un moment. Elle sentait deux bras l'emprisonner, mais cette fois, elle avait le sentiment d'être en sécurité. Elle avait les yeux fermés, parce que pour la première fois, elle découvrait le véritable sens du mot « terroriser ».

- Ne nous approchez pas ! hurla une voix.

Celle-ci était tout à fait reconnaissable, mais elle ne portait plus ces grognements ou cette respiration lourde. C'était une voix tout à fait... normale, mais colérique. Elle entendait des claquements, comme un fouet que l'on s'amusait à taper sur tous les côtés. Rectification : plusieurs fouets. Les hommes qui les poursuivaient fuyaient à présent ; les bottes s'en allaient. Quelqu'un criait le nom de « Itona ». Mais il n'y avait aucune réponse. Hazel s'agrippait à l'habit de cet adolescent. Elle tremblait. Les claquements ne s'arrêtaient pas, les cris ne s'arrêtaient pas, sa peur ne s'arrêtait pas. Son visage était enfoui entre ses deux poings serrés. Elle attendait.

Les claquements se firent plus lents, tandis que l'étreinte des deux bras qui l'entouraient se resserrait. Hazel ouvrit la bouche, lentement, mais elle n'eut le temps de prononcer un son.

- Ils sont partis. On est tranquille. Tu seras bientôt en sécurité. Je ne te laisserai pas retourner auprès de ces monstres. Tu es jeune... tellement jeune... encore innocente. Et pourtant, tu as réussi à... rester... toi-même.

Il était agenouillé. Hazel rouvrit les yeux. Elle ne tremblait plus et écoutait la respiration de l'adolescent au-dessus de sa tête. Elle leva le regard, hésitante. Elle vu d'abord ses yeux. Ils n'étaient plus pareils, totalement différents. Ils ne portaient cette douleur et tristesse qu'elle avait pu déceler, ni même cette couleur marronne. Ils étaient mordorés. Tout autour de ses pupilles, des cercles plus foncés étaient formés ; ils brillaient avec intensité.

Hazel remarqua que les claquements avaient cessé. Un seul mouvement était perceptible par ses oreilles. Comme un bruissement. Même si elle se sentait bien dans ses bras, elle recula. Et ne crut pas ce qu'elle vit. Des tentacules, aussi colorés que ses cheveux, s'échappaient de son crâne. Ils ondulaient de plus en plus doucement, virevoltant en permanence. « Tentacules » était un mot, mais la différence était leur couleur continue, sans ventouse ou autre dépassant de ces membres. Ils finirent par disparaître. Ils se rétractaient, jusqu'à ne plus être visible. Hazel se demandait seulement comment cela était possible...

Itona ferma les paupières et respira.

- Les voix... vont revenir...

Hazel avait sa main posée sur son bras et observait son visage blanc. Il perdait de la couleur.

La femme en robe bleue s'approcha de lui, mais celui-ci la repoussa peut-être un peu plus violement qu'il ne l'aurait voulu.

- Je n'ai pas besoin que tu viennes me voir à chaque fois, Azurine.

Sans insister, celle-ci recula.

- Il faut tout de même y aller. Tu les as fait fuir, mais ils vont revenir plus nombreux encore.

Itona ne répondit rien. Il rouvrit les yeux – ils avaient repris leur couleur initiale –, baissa le regard sur l'enfant et, avec hésitation, mit ses deux mains sur son visage.

- J'espère... que je ne t'ai pas fait trop peur.

Sa voix redevenait lourde, tout comme sa respiration. Hazel secoua vivement la tête, afin de signaler sa réponse négative. Elle se sentait touchée par ce garçon et l'enlaça.

- Je te remercie. Je ne veux pas non plus retourner là-bas...

Alors qu'il répondait à son étreinte, il la souleva et se releva. Il la porterait jusqu'à ce qu'ils soient tous sain et sauf. Elle serait moins fatiguée et ils seraient plus rapide. Il était capable de le faire.

Hazel jeta un regard autour d'elle. Elle remarqua un côté de mur cassé, enfoncé, mais il s'agissait à peu près tout des dégâts. Elle dévia sur le groupe. L'homme-serpent – dont elle ne connaissait toujours pas le nom – portait dans son dos le blessé, James. Il semblait dormir. Hazel eu peur une seconde, mais remarqua vite sa respiration difficile. Le garçon sans expression la regardait, mais il détourna vite son regard. Azurine, la femme à la robe bleue donc, reprit la première le chemin. Mais il manquait...

- Où sont les jumelles ? s'étonna-t-elle à voix haute.

Azurine se stoppa soudainement.

- Malorane et Morgane... ont été surprises par l'un des coups de feu. Elles étaient fragiles...

La femme passa, tête baissée, un tas de vêtements et de... porcelaine. Hazel ferma les yeux. Je comprends. Elle s'était déjà faite à l'idée que tout le monde ne pouvait s'en sortir sans... dégâts, mais perdre un ami pour certain, une connaissance pour d'autre restait pénible.

Hazel ne pouvait pas nier les douleurs qui l'assaillaient de toute part, douleurs tant physiques que morales, mais elle savait qu'il ne fallait pas s'arrêter à cela. Maintenant, elle ne faisait plus qu'espérer que cette histoire se finisse.

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