30 - Idées de génie

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Paris

— Ton passeport est à jour ? me demande Audrey en s'arrêtant à côté de mon poste.

— Ça dépend duquel, réponds-je distraitement.

Depuis que je suis rentrée de Pérols, j'ai tourné quatre vidéos et j'ai lu cinq romans dont je suis en train de taper la chronique. Étant donné que je suis rentrée il y a moins d'une semaine, il est probable que je couve quelque chose. Un coup de soleil. Et autre encore.

— Alors j'ai peut-être de quoi te donner le sourire, dit Audrey.

Un remake d'Eternal Sunshine of the Spotless Mind ? Je me verrais bien dans le rôle de Clémentine, mais au lieu d'effacer de ma mémoire l'existence d'un homme, je les effacerai tous.

— La semaine prochaine, tu pars à Londres, m'annonce Audrey.

Je me tourne enfin vers la patronne.

— Pour quoi faire ? m'étonné-je.

— Te souviens-tu, chère Simon, que je prévoyais quelque chose pour toi pour la rentrée ?

— Et c'est la rentrée...

— Bien vu, Sherlock !

Oui, bon, j'ai connu de meilleurs jours, ce n'est pas comme si la saison m'était passée par-dessus la tête. Des six cents romans qui sortent en ce moment, je n'ai lu qu'une vingtaine. Pour une trentaine d'autres, je me suis contentée des trois premiers chapitres et des trois derniers. Pour tout le reste, j'ai allumé un cierge mental pour me faire pardonner.

— Donc, Londres, fais-je.

Audrey me montre le livre qu'elle tenait caché dans son dos : Maures et Chrétiens. Mon cœur fait une embardée mémorable dans ma poitrine.

— La traduction vient tout juste de sortir du four, salutation chaleureuses de Bradbury Press pour une de ses lectrices préférées, dit Audrey en me tendant le roman que je prends comme s'il s'agissait d'une relique.

Je n'ai jamais dit avoir des réactions saines concernant Petrović.

Je le mène au nez pour respirer cette odeur de papier neuf avant de le feuilleter. Les tickets de train à mon nom tombent d'entre les pages.

— M. Petrović t'attend, ajoute Audrey au cas où je n'aurais pas encore compris l'information.

— Et... je loge où ?

— Où est-ce que tu loges, d'habitude ? me questionne-t-elle avec dépit. Quelle question !

J'en suis bouche bée. Je vais dormir sous le même toit que Milan Petrović ? Genre, pour de vrai ?

— Concocte-nous notre meilleure émission, m'ordonne Audrey en me faisant un clin d'œil avant de s'en aller.

J'ai besoin d'un moment pour me rappeler ce que je faisais avant d'être interrompue, mais en regardant mon écran, je me rends compte que je me suis arrêtée en plein milieu d'une phrase. Je déteste ça d'habitude, mais ce n'est que prétexte à minimiser la fenêtre pour faire une recherche rapide purement éducative.

Je jette un coup d'œil aux photographies officielles de Milan Petrović et prête attention à l'homme qui a créé un de mes personnages préférés. À ses yeux d'un vert éclatant. À sa barbe de trois jours. À ses traits à demi dissimulés sous cette pilosité. À ses doigts qui tiennent toujours une cigarette à moitié entamée. À ses chemises toujours noires ou anthracite. Aux ambiances toujours sombres.

Je m'adosse à mon siège, pressant sans me rendre compte le livre contre ma poitrine. Mon cœur se resserre d'un coup.

J'ai rendez-vous avec un homme triste.

***

— Petrović ?! s'étonne mon frère.

— Petrović ! confirmé-je en sautillant dans ma chambre.

Une latte du parquet vibre et une tour de livres s'écroule. Je bondis en arrière de peur d'être ensevelie.

— Assassinée par le poids des mots, se moque Paul en secouant la tête.

— C'est la tirade d'Hugo, je n'aime pas mieux, rétorqué-je.

Il soupire en m'aidant à ramasser les romans et à les empiler à nouveau contre le mur.

— Il faut que je choisisse les romans à emporter ! me rappelé-je soudain.

— Tu auras le temps de lire ? me demande distraitement mon frère.

— C'est pour faire dédicacer, idiot !

Je me dirige vers ma bibliothèque VIP et sors les exemplaires de Petrović. Lesquels emmener ? En français ou en anglais ? Peut-être un seul, Autopsies and Honey, mon préféré.

— Cinq jours, rêvassé-je, les yeux sur la couverture du livre. Cinq jours sous le toit d'un des écrivains les plus lus au monde !

— Et un des plus discrets, également, remarque Paul. C'est à peine si on reconnaît sa tête.

— Vrai... Je ne sais pas comment Audrey a réussi ce coup de maître ! My Lord of the Rings, elle avait raison quand elle a dit que je voudrais appeler mon enfant d'après elle !

— Encore faudrait-il trouver le père.

Je grimace.

— Ne parlons pas de choses qui fâchent, demandé-je en posant Autopsies and Honey sur mon lit. Autour de moi, il n'y a pas un seul mec qui fait un père potable.

— OK, Marco a eu un loupé, mais Christophe ?

— Christophe a déjà quatre enfants, marmonné-je.

« De trois femmes différentes », voudrais-je ajouter. Sérieusement, je ne sais pas pourquoi je suis blessée par son attitude, il est l'instabilité personnifiée ! Il n'y a que dans les romans que les héros changent en rencontrant l'héroïne. Et ce n'est pas le genre de livre que je lis.

— Si à trente-cinq ans je n'ai personne, je demanderai à Alex de me servir de donneur de sperme, décidé-je. Oh, attends ! J'ai une idée !

— Je crains le pire, lâche mon frère, désabusé.

— Quand tu seras en couple stable avec un mec intéressant, je lui demanderai d'être donneur de sperme !

Paul me dévisage, les yeux écarquillés. C'est la première fois que je parviens à le surprendre depuis des années. Mais le pire, c'est que je suis sérieuse.

— C'est tordu, ton affaire, recycle ton idée ailleurs, par pitié.

— Comme ça, ça reste dans la famille ! insisté-je.

— Tu es sûre qu'il n'y a pas une tour de livres qui t'est tombée dessus ? Des fois que ça explique ta folie.

— C'est une idée géniale.

— Ouais, garde-la pour toi et laisse mon futur mec qui n'existe pas encore tranquille.

Zouk Love #wattys2019Lisez cette histoire GRATUITEMENT !