29 - Une ellipse

20 7 2

Je me réveille avec une gueule de bois monumentale. Enfin, ce que je pense être une gueule de bois, je n'en ai jamais eue. Ma tête est lourde, j'ai mal dormi et je n'ai qu'une vie, ne pas bouger, ne pas quitter mon lit. Je tarde à descendre après ma douche, je chausse mes lunettes pour cacher mes yeux cernés.

Quand j'arrive en bas, l'odeur de café et de bacon m'accueillent. Maeve essaie de discuter avec Christophe, mais cela ne semble pas très concluant : elle pose les questions et il répond avec des phrases très courtes, qui n'appellent pas à une suite.

— Bonjour, fais-je.

— Hé ! me salue Maeve avec un sourire. Tu n'as pas l'air d'avoir bien dormi...

Christophe lève les yeux vers moi, soucieux.

— Quand tu commences ta nuit par descendre pour chercher de l'eau, je pense que ça ne risque pas de s'améliorer, éludé-je. C'est comme un signe.

— Il faisait chaud, remarque Maeve.

Si elle savait quel genre de chaud qui est ensuite devenu si froid...

— Du café ? me propose Christophe.

— Oui, merci.

Il me tend une tasse et j'hume ce parfum corsé, histoire de voir si ça me réveille avant même de le boire.

— Je proposais à Christophe d'aller tourner à la plage, m'informe Maeve.

Je la regarde par-dessus ma tasse.

— Carnon-Plage en pleines vacances d'été ? m'étonné-je. C'est un de tes lieux préférés ?

— Je préfère y aller l'hiver, avoue Christophe en grimaçant.

— C'est quoi, déjà le thème de ton programme ? demandé-je à Maeve. Tes interviewés te montrent leurs lieux préférés ?

Elle s'empourpre aussitôt.

— Ouais, je me disais aussi, me moqué-je.

— Je suis tellement nulle ! souffle-t-elle en se cachant le visage dans les mains.

— Novice, plutôt, la rassuré-je en frottant son dos. Ça va aller, Christophe t'aurait rappelée à l'ordre.

— Ah oui ?

— C'est souvent lui qui me rappelle que je dois le filmer pendant qu'il prépare à manger, donc il ne t'aurait pas laissé faire n'importe quoi.

Je ramène ma tasse à la bouche et lève les yeux en sentant son regard sur moi. Bah quoi ? J'étais fâchée hier soir, je le suis peut-être encore un peu ce matin, mais cela ne change en rien le fait qu'il est Christophe.

Mon Christophe.

— Je peux rester à la maison ? demandé-je, les yeux fixés dans le fond de mon café. Je n'apporterai rien à l'interview.

— Tu es sûre ? s'inquiète Maeve.

— Oui, insisté-je. C'est ton émission, et Christophe a l'habitude des casseroles, alors détends-toi. Ça va bien se passer. N'est-ce pas, Christophe ?

J'ose enfin le regarder. Il acquiesce.

— Parfaitement.

— Tu vois ? plaisanté-je. Ça se trouve, je vous préparerai à manger, en attendant.

— Tu restes à la maison, mais ce sont mes casseroles, intervient Christophe.

— Je disais ça comme ça...

Quand ils sortent enfin, je perds mon sourire. Au contraire, je veux surtout pleurer.

Je lave la vaisselle puis monte dans ma chambre récupérer mon roman. Au lieu de redescendre m'installer au salon ou à côté de la piscine, je préfère me réfugier dans l'antre de l'ours tout en sachant que c'était une mauvaise idée.

Sans mauvaises idées, il n'y a ni romans ni films, n'est-ce pas ?

Je m'assieds dans mon coin préféré, les jambes repliées sous moi, et observe cette pièce que j'aime tant comme si c'était la dernière fois. Rien que d'y songer me dérange. Je ne veux pas que ce soit la dernière fois, il n'y a aucune raison pour que je ne revois pas Christophe. Peut-être pas avant l'année prochaine, mais...

Je ferme les yeux au souvenir de cette parenthèse extrêmement courte, si éphémère qu'elle en devient une ellipse. J'ai embrassé Christophe et c'était tellement, tellement, beau, tellement parfait. Parfait le temps que je me suis oubliée. Quelques secondes, peut-être pas une minute. Une minute gorgée des dernières années d'amitié, de complicité, tant d'heures de confidence.

Fallait-il que ce soit lui, que ce soit moi...

Je devrais me faire nonne, vu ma bonne étoile, entre l'homme qui me cache l'existence de la prunelle de ses yeux et de l'homme qui m'aime sans pour autant vouloir être avec moi.

Je n'ai jamais lu d'histoire aussi capillotractée que celle-là.

Est-ce qu'on peut danser dans un couvent ?

Est-ce que les religieuses peuvent danser tout court ?

Il doit sûrement avoir un livre là-dessus...

J'ai beau être fan de l'Anglais Jonathan Martin, mais je n'ouvre pas son roman. À force de fixer le plafond, je finis par m'assoupir sur le canapé.

Quand je perçois du mouvement, j'ouvre les yeux sans pour autant bouger.

Christophe s'assied sur la table basse et nous nous perdons dans nos regards un moment.

— Je t'aime, Christophe, murmuré-je. Tes idées fixes me contrarient, ta sagesse pourrie me blesse, et ce qui aurait pu être me frustre. Mais je t'aime.

— Tiens-moi compagnie, ma belle, me demande-t-il dans un chuchotement.

Je ne suis pas sûre qu'il attende une réponse, alors je garde le silence, mais je me redresse en resserrant mon chignon. Christophe se penche vers moi et pose ses lèvres sur les miennes avec douceur, cette délicatesse qui parcourt mon échine. Je mène les doigts à sa joue, caresse son visage alors que sa langue caresse la mienne. Il enroule ses bras autour de moi et je me retrouve sur ses genoux, encerclant son cou de mon bras.

Je ne veux pas que ce baiser prenne fin, que notre étreinte s'arrête. Je veux rester dans ses bras encore un moment, plus que les secondes qu'il m'accorde. Parce que je devine, je sais, que c'est la dernière fois que je me trouverais dans cette position, qu'il n'y aura plus de cours de zouk, pas même en rêve. Christophe me rappelle ce qu'il a décidé depuis le départ : il n'est pas fait pour les relations amoureuses et il préfère me garder dans sa vie.

Idiot.

Comme j'ai envie de me mettre en colère contre lui.

Et comme je l'aime...

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now