Chapitre 9

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En Onirie, le vent soufflait toujours aussi fort. La foule bigarrée et bruyante qui animait d'ordinaire le port avait cédé la place à un calme déprimant. Des planches clouées barraient les fenêtres ici et là, donnant aux habitations l'air borgne et abandonné. Une douzaine de lapins de lune erraient à la recherche de miettes à grappiller, s'aplatissant au sol à chaque rafale.

Sur le pont du vaisseau, Tonneau affichait lui aussi une bien triste mine.

— Eh bien, Tonneau, fit Ophélia en remarquant le visage de son second, que vous arrive-t-il ? Cet air sombre ne vous sied guère.

— Hélas, Capitaine, ainsi que vous le savez les Marchands de Sable ne nous ont rien acheté depuis plusieurs jours.

— Oui, avec la tempête nous n'avons pas pu aller pêcher.

— Il n'y a pas que ça. Pendant que vous étiez dans l'Egeiro, j'ai tenté à une ou deux reprises de leur vendre ceux qu'il nous restait dans les cales, avant de les rejeter au large. Ils n'en ont toujours pas voulu. Et le pire, nos caisses s'amenuisent et nous ne pourrons bientôt plus payer nos hommes.

— Mince !

— Je ne vous le fais pas dire.

— Nous devons empêcher les Marchands de Sable de continuer l'élevage de rêves.

— C'est bien beau, mais comment comptez-vous vous y prendre ? Même si nous n'approuvons pas leurs pratiques, ils sont dans leur droit.

— Dans l'Egeiro, l'élevage industriel va à l'encontre du bien-être des animaux, il est possible qu'il en aille de même pour les rêves.

— Cependant, nous n'avons aucun moyen de contrôler la qualité des rêves produits par les Marchands de Sable.

— Sauf si nous nous introduisons à nouveau dans leur usine...

— Souvenez-vous que vous vous êtes fait attraper l'autre jour. Ils ont sûrement renforcé la sécurité depuis.

— Je m'en doute, c'est pourquoi je dois mieux me préparer cette fois. Si vous me cherchez, je serai dans ma cabine, à réfléchir à une stratégie.

Ophélia débarrassa sa table du bazar qui traînait dessus, s'empara de feuilles de parchemin et d'une plume, dont elle se chatouillait le bout du nez, tandis qu'elle se creusait les méninges. De mémoire, elle traça un plan de l'usine, du moins de la partie de celle-ci où elle avait déambulé, et y marqua l'emplacement approximatif des fenêtres et des portes, ainsi que de la guérite du gardien. Malgré tout, elle ne s'en trouva pas plus avancée. Le plus utile serait qu'elle observe les allées et venues dans l'usine, et notamment le type de personnes autorisées à y pénétrer. Les Marchands de Sable produisaient désormais leurs propres rêves sur place, néanmoins, ils devaient bien recevoir des livraisons. Elle pourrait toujours se cacher à l'intérieur d'un véhicule de fournitures pour s'introduire en douce dans l'usine. Mais pour cela, elle devait tout d'abord aller en repérage.

Hors de question de remettre le déguisement qu'elle portait la dernière fois, son signalement avait dû être transmis à tout le personnel, et si quelqu'un la voyait roder dans le coin, elle retournerait directement chez les carabiniers. Quel était le costume le plus susceptible de passer inaperçu près d'une usine de rêve relativement isolée ? La première idée qui lui vint à l'esprit fut de se faire passer pour un préadolescent, elle était suffisamment petite et menue pour que le déguisement soit crédible. Néanmoins, un enfant ne se serait jamais aventuré dans cet endroit tout seul. Il fallait trouver autre chose.

— Ziggy, est-ce que par hasard tu es capable de prendre d'autres formes que celle d'un poisson-perroquet ?

Zigomar en cracha des miettes du biscuit qu'il grignotait.

— Bien sûr que non, quelle question ! Et à quoi cela te servirait-il ?

— J'ai un début d'idée, mais j'ai besoin d'informations complémentaires avant de la mettre en œuvre. Donc, tu ne sais pas te transformer, OK. Voyons voir... Crois-tu que je puisse faire traverser le voile de la nuit à Marcel ?

— Ton chat ? Je ne vois rien qui l'empêche. Mais vas-tu, oui ou non, te décider à m'expliquer ce que tu mijotes ?

— J'envisage de me grimer en vieille femme excentrique qui promène son animal de compagnie. Et puisque tu ne peux pas jouer le rôle du chien, je me disais qu'à la place je pourrais emmener Marcel.

— Toi, tu as encore abusé de la berry ! Ou alors les Marchands de Sable t'ont refourgué des rêves de mauvaise qualité lors de ton dernier sommeil dans l'Egeiro.

— Ni l'un ni l'autre, j'ai simplement beaucoup d'imagination.

— Je vois ça. Et tu es aussi douée pour le dessin on dirait, je ne te connaissais pas ce talent.

En effet, tandis qu'elle réfléchissait, Ophélia avait petit à petit ajouté des détails à son croquis, jusqu'à parvenir à une représentation plutôt fidèle de l'usine à rêves.

— Merci. On me le dit souvent. Malheureusement, je manque trop de confiance en moi pour mettre ce don à profit. Mais trêve de bavardages. Ce qui nous intéresse pour le moment, c'est notre petit plan pour reprendre le marché des rêves. Pour mon déguisement, je trouverai plus certainement mon bonheur dans la garde-robe de ma grand-mère que dans celle d'Alrisha. Idem pour le maquillage. Je vais essayer de rassembler rapidement ce qu'il me faut, je le stockerai ici. Pour ce qui est de la partie espionnage, même si la tempête est passée, il n'y a guère de chance pour que nous retournions pêcher dans les prochains jours si les Marchands de Sable ne nous achètent rien, ce qui me laissera donc tout le loisir d'aller me promener du côté de leur usine. Plus vite je récolterai les informations dont j'ai besoin, plus tôt nous pourrons élaborer une stratégie d'attaque.

Ophélia enroula soigneusement son parchemin et le rangea parmi d'autres dans un coffre.

— Tu devrais toucher un mot de tes projets à l'équipage. Après tout, cela les concerne eux aussi, et si jamais les choses tournaient mal pour toi, au moins ils sauront où te trouver.

— Tu as raison. Je n'ai pas vraiment envie d'atterrir une seconde fois à la Maison de Justice.

Après avoir mis ses hommes au courant de ses intentions, elle rentra chez elle, puis dès que l'horloge afficha sept heures, horaire auquel celle-ci se levait, elle téléphona à sa grand-mère pour l'informer de sa visite prochaine.

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