Chapitre 25 - Partie 2

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La jeune femme posa un genou à terre, haletante, et le vent se calma. Elle plissa les yeux, cherchant l'adversaire parmi les débris et les livres amoncelés. Au vacarme de l'air succéda un silence ponctué des battements de son cœur contre ses tempes. Naola se prit à espérer, sans y croire, que cela aurait suffi, mais le bruit dissonant d'un morceau de métal heurtant le sol la détrompa rapidement : Fillip se releva, au milieu des décombres. L'attaque, pour autant, ne l'avait pas manqué : il se tenait l'épaule, qu'il remit en place d'un geste sec dont l'écho résonna sous la voûte, et son pantalon déchiré laissait entrevoir une plaie profonde. Le Leader de l'Ordre ne sembla pas s'en inquiéter. Il se dégagea du fatras et marcha vers la ligne de défense. Tourab se jeta aussitôt à l'assaut, mais Naola ne tarda pas à remarquer un changement de l'attitude de leur adversaire : auparavant replié sur lui même, sans doute pour contenir les dégâts causés par la première salve du djinn, Fillip s'était redressé et avançait à présent sans protection ni bouclier. L'esprit-vent, pourtant, ne le touchait plus : le sorcier évitait ses attaques avec une économie de mouvement stupéfiante. Roc ou roseau, Fillip ne leur cédait rien. Pire, Naola le vit relever le menton et esquisser un sourire en coin.

Il leva la main et le monde se suspendit. Emmêlé au creux de son poing, des milliers de poussières aux reflets chauds se ramifièrent, dorées, fluctuantes. Les arabesques chatoyaient et vibraient dans l'air comme un mirage magnifique. Elles emplissaient tout l'espace, s'enroulaient autour des chandeliers, glissaient sur l'arrête des bibliothèques et, surtout, enveloppait Naola d'un halo chaleureux. La sorcière, figée de surprise, entrouvrit la bouche, les yeux embués d'une émotion violente lorsqu'elle réalisa enfin : par quelque artifice, Fillip venait de révéler la forme de Tourab, les contours flous de l'esprit vent, bien au-delà la compréhension humaine.

Naola esquissa un pas, puis s'immobilisa en croisant le regard du leader de l'Ordre. Elle aurait juré lire chez lui la même stupéfaction, le même émerveillement. Elle aurait aimé croire qu'ils partageaient à cet instant un sentiment puissant : assister à un spectacle qu'aucun être n'avait probablement contemplé depuis des siècles.

Si l'idée effleura sans doute Fillip, Naola vit le moment où il s'en défit. Elle vit sa mâchoire se fermer, les traits s'affermir, ses épaules se tendre, son visage s'assombrir ; et elle comprit.

« Non, souffla-t-elle, non, non, non, NON ! »

Mue par une panique abyssale, Naola se précipita vers le sorcier, un sortilège au poing. Elle passa la ligne de défense qui, faute d'être alimentée, se désagrégea. La jeune femme n'y prêta aucune attention. L'essaim chatoyant était en train de s'éteindre. Partant de la main de Fillip, le milliard de particules d'or virait poussières et retombait lentement vers le sol.

Naola tituba, la tête emplie des échos d'une souffrance dont elle ne pouvait appréhender les limites. Elle perdit l'équilibre, s'effondra, à genoux, s'aidant de ses paumes pour ne pas basculer, haletante, les yeux débordant de larmes incontrôlables. Tourab, dans un sursaut, l'enveloppa une ultime fois de sa brise la plus douce et la plus chaude, puis se détacha d'elle. La jeune femme hoqueta, les doigts en travers de sa bouche, alors que leur lien se déchirait et que le djinn, pour la préserver, s'arrachait de sa conscience en même temps que s'éteignaient les dernières cendres de son être.

Les chaussures de Fillip entrant dans son champ de vision ancrèrent brutalement Naola dans la réalité ; trop tard, cependant, pour s'enfuir. L'homme lui saisit le bras et la redressa en le lui tordant dans le dos, sa main, en travers de sa poitrine, son arme déjà chargée d'un maléfice dont Naola sentit la chaleur à travers la protection de sa cape. Elle se débattit, mais il resserra sa prise jusqu'à la faire grimacer.

« On se calme tout de suite », ordonna le Leader d'une voix forte.

Mattéo, s'arrêta net dans une posture d'attaque, les deux concentrateurs de ses pouces luisants de magie. Au premier cri de Naola, il avait levé la tête et découvert le spectacle indescriptible du djinn mourant ; au second, il avait lâché le contre sort. Xâvier avait tenté de le retenir, en vain : il avait abandonné son Maître pour se porter au secours de Naola, ébranlé par l'effroi que provoquaient chez lui les « Non » désespérés de sa future femme.

Il ôta sa capuche, offrant son identité, très certainement déjà éventée, à son adversaire. Ses traits, non sans effort, passèrent de rage à neutre. Mattéo soupira, puis força un sourire.

« Fillip, on ne s'est jamais croisé...

— On m'a souvent parlé de toi, répondit l'autre, d'une voix mesurée. Pose tes armes. »

Naola lâcha un rire grinçant et se contorsionna pour jeter un regard vers son agresseur, qui sanctionna son mouvement en lui tordant plus étroitement le bras. Le sortilège dans le concentrateur gagna en intensité et lui infligea une légère, mais désagréable décharge. Elle ignora la menace.

« Franchement, souffla-t-elle, je prends le risque, mais vous, vous mettre Mordret à dos ? J'ai un sérieux dou... »

Sa phrase se perdit dans un cri qu'elle tenta d'étouffer entre ses dents serrées, mais qui explosa malgré elle et se répercuta contre la voûte, écho déformé de la souffrance provoquée par le maléfice de Fillip. D'un geste brusque, il se débarrassa d'elle en l'envoyant au sol, puis lui asséna un dernier sortilège. Le corps de Naola se tendit dans un douloureux sursaut avant de retomber, inerte. L'homme, dans le même temps, esquiva sans difficulté la série d'attaques que déchaîna Mattéo contre lui et, pour y mettre fin, se servit de sa compagne comme d'un projectile qu'il expédia sur le sorcier.

Mattéo, pas vraiment préparé à recevoir ainsi le corps de sa future femme, récupéra Naola contre lui et l'y maintint fermement de son bras droit. Était elle était encore en vie ? Il ne put s'en assurer : déjà, Fillip était sur lui. Mattéo dressa une nouvelle barrière de la main gauche. Il n'entretenait aucune illusion : le sorcier la franchirait, mais si cela pouvait lui faire gagner une seconde, c'était bon à prendre. Il profita de ce court instant pour poser Naola au sol et adopta une posture défensive juste devant elle.

Le leader de l'Ordre s'était heurté à son bouclier et commençait à le désagréger. Mattéo eut l'impression d'un bras de fer inégal. Sa magie, arc-boutée en un dôme, ploya, peu à peu, alors qu'il grimaçait, bras tendu pour soutenir sa structure, muscles bandés à l'extrême. La voûte se brisa au sommet, se fendit jusqu'aux pieds de Fillip et Mattéo, dans un cri de douleur, relâcha sa protection, essoufflé, une main sur le genou pour se retenir. Il n'eut pas le temps de se redresser : le poing de Fillip, déjà chargé d'un sortilège qu'il identifia d'un coup d'œil, s'enfonça dans son ventre.

Le maléfice, impossible à éviter ou à contrer dans un si court laps de temps, aller faire imploser ses organes : soit il mourrait sur le coup, soit la blessure le mettrait hors jeu et lui coûterait de nombreuses heures de souffrance intense à se vider de l'intérieur. En désespoir de cause, Mattéo se lança à lui même un enchantement qui neutralisa les afflux nerveux et impulsions associées à la douleur, les empêchant d'atteindre son cerveau. À défaut de réduire les dommages, il se préserverait de la torture d'une lente agonie. L'artifice improvisé dans l'urgence ne permit cependant pas d'annihiler assez vite ses sensations. Le maléfice explosa en lui et il s'effondra au sol, face contre terre, à côté de Naola, en crachant du sang, incapable de savoir l'organe qui s'en était vidé. Ses lèvres jointes sur sa bouche envahie par un insoutenable goût de fer ne parvinrent à retenir un long gémissement de douleur. Son cri résonna dans le silence revenu du scriptorium.

À sa grande surprise, Fillip ne l'acheva pas. En se laissant glisser sur le côté, haletant de souffrance, les traits déformés par le supplice, Mattéo observa, impuissant, le leader de l'Ordre se pencher par-dessus la table. Il allait tuer Alix. Paniqué, il trouva la force de se redresser sur les coudes, d'activer ses concentrateurs et de lancer une nouvelle attaque vers Fillip. La tentative désespérée échoua et le jeune homme s'affala à nouveau au sol, redoutant le moment où Fillip découvrirait l'identité de l'Once sous sa cape. À la place, le sorcier revint sur ses pas, jetant le corps de Xâvier, visage démasqué et inconscient, à côté de lui. D'un coup de pied, il tourna Mattéo sur le dos.

« Où est l'autre ? »

Mattéo, noyé dans la douleur, écarquilla les yeux et parvint à émettre un simulacre de rire. Alors Xâvier était arrivé à la mettre à l'abri. Peut-être même avait-il réussi à terminer le contre-sort, à la remettre debout. Mais pourquoi était-il inconscient ? Sa réaction confirma à Fillip que le corps du jeune homme n'était pas celui de l'Once.

Il jura et releva Mattéo, lui lia les mains dans le dos d'un maléfice et le maintint à genoux, concentrateur sur sa nuque.

« Montre-toi ! cria-t-il au vide de la bibliothèque.

— Ma vie n'a pas d'importance, haleta Mattéo, tête baissée.

— Plus que tu ne le crois, de toute évidence. »

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