— Oui, je le comprends à présent.

— On va manœuvrer ensemble aujourd'hui, mais si vous le souhaitez, je dirai aux gars que vous l'avez fait toute seule et que je me suis contenté de superviser.

Ophélia secoua la tête.

— Pas la peine. Je suis faible physiquement, c'est un fait. Mais ce n'est pas une fatalité. Je ferai mon possible pour être un jour en mesure de tenir la barre toute seule, en vrai Capitaine.

— Je ne doute pas que vous y arriverez. Vous savez, tout le monde n'est pas aussi hostile envers vous qu'il n'en a l'air. Nous aimions beaucoup le vieil Alrisha, mais vous parviendrez à vous faire apprécier à votre tour.

— Merci Cure-Dent, fit Ophélia, émue de cette première démonstration de gentillesse à son égard.

Au bout de quelques heures, l'équipage décréta une pause afin de prendre une collation. Marmite leur servit un bouillon de légumes et des toasts beurrés.

— Tu n'as pas quelque chose qui tienne davantage au ventre ? râla l'un des hommes.

— Des restes de poulet froid d'hier. J'attendais que vous ayez fini la soupe pour les sortir. J'ai fait une mayonnaise pour aller avec.

— Hé bien, amène ! On a faim ! Ça creuse, l'air du large !

Le repas engloutit, chacun se remit à l'ouvrage. Ophélia laissa la barre à Cure-Dent. La jeune fille comptait bien profiter du voyage pour en apprendre un maximum sur la navigation et sur les règles de vies à bord du navire. Même si certains regards moqueurs lui donnaient envie de retourner se terrer dans sa cabine, elle passa du temps à chaque poste, se fit expliquer les tâches de chacun, y participa parfois afin de mieux comprendre. Il lui faudrait sans doute plusieurs jours pour tout retenir, mais puisqu'elle avait accepté l'héritage du vieil Al, elle ferait son possible pour se montrer à la hauteur.

Puis elle alla consulter les archives dans la cabine. Elle passa en revue les registres, examina les cartes, puis, poussée par la curiosité, fouilla dans les affaires personnelles de son prédécesseur. Elle trouva des vêtements à son goût, uniformes de marine qu'elle devrait ajuster, de même que la veste, pour ne pas nager dedans si elle voulait les porter, ainsi que quelques bijoux. Son attention se focalisa sur une chevalière en or, frappée d'armoiries identiques à celles de son médaillon, et sur un petit cadre contenant une photographie. La femme présente sur le cliché possédait des traits familiers, pourtant Ophélia ne la connaissait pas. L'avait-elle un jour rencontrée ? Dans ce cas, cela devait avoir eu lieu à La Rochelle, car elle n'avait pas eu le loisir de s'attarder sur les visages des passants au port d'Onirie pour que l'un d'eux la marque suffisamment.

Elle reprit la chevalière ainsi que son médaillon et compara les deux gravures : identiques.

— Ziggy, que représente ce blason ?

— Les armes des Aisling. L'étoile filante dans le coin en haut à gauche est le symbole d'Onirie. Les autres dessins se rapportent aux différentes lignées dont descend le Capitaine.

— Jamais je n'aurais imaginé qu'il disposait d'un tel pédigrée.

— Capitaine des Rêves est une fonction capitale en Onirie, elle n'est pas confiée à n'importe qui. Notre économie repose en grande partie sur le commerce des rêves.

— Et cette femme sur la photo, qui est-ce ?

— Je l'ignore. En tout cas, elle n'est pas d'ici.

— Qu'est-ce qui te permet de l'affirmer ?

— Les habitants d'Onirie émettent une lueur invisible à l'œil nu, qui apparaît sur les photographies et grâce à laquelle nous pouvons nous distinguer comme en plein jour, bien que notre ciel reste toujours noir. Cette femme n'a pas de halo.

— Elle viendrait donc de mon monde alors...

— Le Capitaine se rendait régulièrement à La Rochelle, je présume qu'il allait la voir. Il devait être très attaché à elle s'il conservait son portrait. Malheureusement, je n'en sais pas plus. Dans l'Egeiro, je ne quitte que rarement le médaillon, j'ignore ce qu'il se passe à l'extérieur.

— Al ne te parlait jamais de ces rendez-vous ?

— C'était un homme qui aimait bien garder son jardin secret. Il y a des choses qu'il ne confiait à personne, pas même à son compagnon.

Ophélia remit les bijoux à leur place, se promettant néanmoins de découvrir l'identité de cette mystérieuse femme. Cela ne la regardait pas, pourtant son visage lui disait quelque chose et elle souhaitait en connaître la raison.

Elle retourna sur le pont, pour assister à la capture. Les pêcheurs prirent chacun un attrape-rêve suspendu à un clou, auquel ils fixèrent un filin argenté avant de les lancer par-dessus bord. Les cercles de mailles se déployèrent dans le ciel, puis retombèrent juste sous la surface de la Mer, lestés par les pierres semi-précieuses qui les ornaient. Une fois les filets pleins, ils les remontèrent pour aller les vider dans la cale, puis les jetèrent à nouveau. Ils répétèrent ces gestes plusieurs fois, sous les yeux admiratifs d'Ophélia. Les créatures scintillantes s'ébattaient gaiement alors que les attrape-rêves les hissaient sur le vaisseau, comme si elles avaient conscience de ce qui les attendait et que la perspective de rencontrer bientôt l'humain auquel elles étaient destinées représentait pour elles une nouvelle aventure.

La Capitaine se rapprocha du groupe de pêcheurs.

— Alors, où en sommes-nous ? interpela-t-elle Espadon.

— La cale est presque pleine. Souhaitez-vous que nous en remontions encore ?

— Quelle heure est-il ici ?

— Pas loin de six heures.

— Dans ce cas, je suis d'avis que nous rentrions. Nous avons pris plus de rêves qu'hier à vue de nez. Au fait, savez-vous où je peux me procurer une montre réglée sur l'heure d'Onirie ? Je n'en ai pas trouvé dans les affaires du vieux Capitaine.

— Il y a un horloger au centre-ville. Vous pourrez lui en acheter une.

— Merci.

Ophélia grimpa l'escalier du gaillard d'arrière.

— Cure-Dent ?

— Oui, Capitaine ?

— Mettez le cap sur le port !

— Bien, Capitaine !

Au moins un qui ne l'appelait pas Fluette, songea-t-elle avec joie. La matinée qu'ils avaient passée côte à côte devait y être pour beaucoup.

Dans l'ensemble, elle se sentait satisfaite de sa nuit à bord, elle avait l'impression d'avoir progressé. Jusqu'à ce qu'elle voie le papier fixé dans son dos en se changeant. « Bleusaille ». Tonneau avait dû le coller quand il l'avait saluée à son arrivée. Voilà qui expliquait les rires sur son passage...

— Estime-toi chanceuse de ne pas être un garçon, sinon tu aurais eu droit à « Cognez-moi », commenta Zigomar qui regardait par-dessus son épaule.

— Et ça devrait me rassurer ? ironisa Ophélia.

Elle froissa le papier et le jeta à la poubelle. Décidément, la partien'était pas encore gagnée...

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