Entretien d'embauche

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— T'as déjà travaillé dans un bar ? me demande la vieille – Carol-Ann – derrière le comptoir.

— Pas vraiment, je réponds. J'ai déjà tenu la buvette, pendant la foire, par chez moi. Et puis je donnais un coup de main au pub, de temps en temps, pour faire la vaisselle, le ménage, tout ça.

— Bah, c'est toujours ça. Pis à ton âge, on apprend vite. T'façon, on te fera pas passer en salle tout de suite, t'es un peu jeune, et les clients, ici, c'est pas des anges.

Elle a monté le ton sur les derniers mots, histoire que tout le monde en profite, et j'entends des ricanements derrière moi. Je fais comme si y'avait rien eu. J'ai l'habitude. Et puis c'est Bébé qui m'a envoyée là – qui m'a recommandée – elle l'aurait jamais fait si ça sentait mauvais.

La vieille me fait un clin d'œil. Je crois bien que j'ai réussi un test.

— Faudra que je mette l'uniforme ? je demande.

Y'a une serveuse qui bosse déjà, et elle porte un machin rose et noir, court, avec des volants, qu'on dirait que ça sort d'un film en noir et blanc. Bébé m'en avait causé, mais elle avait caché à quoi ça ressemblait, la chienne.

— Si tu travailles en salle, oui. Si le patron t'a à la bonne, tu pourras prendre la version homme, c'est plus sobre. T'façon, ça sera pas pour tout de suite.

Un téléphone sonne. Elle répond, puis annonce « OK, je t'envoie la nouvelle », avant de raccrocher.

— Quand on parle du loup... Le boss est levé, tu vas lui apporter le p'tit dej.

Elle a dû voir ma tête parce qu'elle ajoute en rigolant :

— T'inquiète, il va pas te bouffer.

Je me méfie quand même. Si j'avais eu un dollar à chaque fois qu'on m'a dit ça et que je me suis fait niquer, j'aurais assez de fric pour pas avoir besoin de ce taf.

— Viens, je vais te montrer où poser tes affaires en attendant que ça soit OK.

Elle fait un signe à la fille dans la salle puis m'entraîne vers la porte de service et les cuisines. Putain, ça sent bon ! Et ça me rappelle que j'ai rien bouffé depuis hier. Heureusement, Carol-Ann a rien remarqué. J'espère que je pourrais chopper des restes ou quelque chose tout à l'heure.

La vieille me pointe un casier et me tend des clés. Au moins, je me ferai pas chourer mon sac pendant que je parle au patron. Ça aussi, j'ai déjà vu.

— Garde ton blouson, elle fait. Il est sur le toit, ce matin, ça serait con d'attraper la crève le premier jour.

Je patiente un bon quart d'heure dans les odeurs de cuisine, à essayer de pas saliver, puis elle m'appelle pour me dire que c'est prêt. J'ai carrément un chariot, comme dans un cinq étoiles, rempli de bouffe à tous les étages. Doit y avoir de quoi nourrir un régiment.

— I' sont combien ? je demande.

— Un, elle me répond en rigolant. Mais il meurt de faim, alors on va pas traîner.

Elle m'accompagne jusqu'à un monte-charge, appuie sur le bouton « toit » et m'abandonne. J'aurais préféré qu'elle m'explique comment faire le service et tout ça, moi. Va falloir que j'improvise. Ça devrait pas être trop dur, j'imagine. Comme dans les films, quoi : on déplie tout, on reste pro, on dit rien. C'est pas comme si j'avais le choix.

J'aurais bien envie aussi de piquer un bout de pain, mais je sais que ça serait une connerie, c'est typiquement le genre de test à la con qu'on fait passer aux nouveaux. Faut juste que mon estomac se mette pas à gronder pendant ce temps.

La porte s'ouvre enfin, et laisse entrer le bon air froid du dehors. Le jour est à peine levé, et si je me les pelais pas autant, je profiterais bien de la vue. Mais j'ai un taf, et je dois faire bonne impression. Je pousse le chariot – doucement, faudrait pas que ça se renverse – et je mate autour de moi où se trouve le morfal que je dois nourrir.

Vu ! Il est tout au fond, accoudé au rebord, en train d'admirer la rue en bas. Je m'avance, les yeux baissés pour pas me prendre le soleil dans la gueule, et je relève pas la tête avant d'être à deux-trois mètres de lui. Putain qu'il est grand ! Je vais me déboîter le cou si jamais je dois le regarder en face.

— Ah, enfin, qu'il fait en me voyant.

J'arrive pas à dire s'il est en colère ou pas. Il doit se les geler, en plus, torse nu comme il est, par ce temps. Je commence à déballer la bouffe. Y'a pas de table, alors je pose sur le muret, sur des serviettes. Ça va, c'est assez haut, j'ai pas trop le vertige.

Je sens qu'il me reluque. J'aime pas trop, ça me fait toujours l'effet d'être un bout de viande, mais je dis rien. J'ai besoin de ce taf. Tant qu'il essaie pas de me mettre ses mains quelque part, je laisse couler.

Et puis il s'approche et va se faire des tartines. J'en profite pour jeter un œil, voir à quoi il ressemble. Il est jeune, déjà. Je m'attendais à un vieux d'au moins quarante ans, mais s'il en a vingt-cinq, c'est le bout du monde. Il a la peau foncée, pour un Blanc, pas tellement plus claire que la mienne. Il est bien costaud, aussi, l'air du mec qui passe son temps à pousser de la fonte. Pas vraiment le gros lard que je croyais. J'imagine que Bébé devait baver dessus, quand elle bossait ici. Je sais pas ce qu'il veut de moi, mais dommage pour lui, je suis dans l'autre équipe, comme on dit.

Puis il se retourne, comme si il voulait me faire admirer ses abdos, et il me regarde dans les yeux. Y'a un truc bizarre avec les siens, d'yeux, ça me fout un peu les boules, mais je flanche pas.

— Je peux faire quelque chose pour vous, Monsieur ? je lui demande en mode super polie.

Il reste là sans répondre et il plisse le nez, comme s'il reniflait. J'ai pris une douche chez Bébé avant de venir, pourtant, et j'ai mis des fringues propres. J'ai marché dans une merde sur la route, ou quoi ?

Ça doit se voir sur ma gueule, encore une fois, parce qu'il se met à rigoler.

— Sers-toi, tu crèves la dalle, il fait en souriant.

Je me fais pas prier pour obéir.

— C'est quoi ton nom ? il demande.

— Zefira.

— M'en faudrait plus, des comme toi, il fait.

— Ça veut dire que je suis prise ?

— Ouep. Tu seras de corvée de p'tit dej demain.

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