Chapitre 6

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Le reflet disparut du miroir. Il fuyait cet objet qui le mettait face à la situation, face à la réalité. La vérité éclaterait au grand jour plus tôt que prévu et rien n'empêcherait le courroux du comte. Les pans asymétriques de la robe laissaient ceux de l'arrière s'étaler au sol, tandis que ceux de l'avant mettaient à nu les jambes de l'héritière. Le bustier sans manche s'ajustait parfaitement à la taille à la condition que Charlotte rentrât son ventre. Elle soupira, inquiète de la façon dont tourneraient les événements. Elle ne pouvait plus renvoyer sa tenue des fêtes, car Noël approchait à grands pas et, officiellement, cette robe était terminée. Demander des retouches, surtout au niveau de la taille, lancerait trop de questions auxquelles Charlotte refuserait de répondre. Malheureusement, elle ne supporterait pas de porter la robe pour toute une soirée. Celle-ci avait été conçue sans aucune marge de manœuvre et les kilos dus à la grossesse commençaient à se faire sentir sur les vêtements trop bien ajustés au corps.

Elle enleva la robe et la jeta sans ménagement sur le lit tout en laissant échapper un long souffle, preuve de sa lassitude en cet instant. Les fêtes de fin d'année se transformeraient en film d'horreur. Aucun doute que sa grossesse fût révélée avant et cela promettait une belle ambiance pour les réunions de famille, privées comme publiques. Jamais Charlotte n'avait renoncé face à l'adversité. Elle surmontait les épreuves la tête haute même si elle devait chuter. La faiblesse devait être dissimulée, dans le cas contraire, cela attirait les vautours. Seulement, son manque d'expérience et l'inquiétude de l'avenir la faisaient fléchir. Elle n'avait que dix-sept ans et ses décisions ne devaient plus être pensées pour elle seule. Pour la première fois de sa vie, elle voulait fuir ses responsabilités. C'était le chemin de la facilité, mais elle était terrifiée sur cette route encore inconnue.

Dès la porte de la salle de bain fermée, Charlotte ouvrit les robinets de la baignoire ; elle profiterait de sa soirée en toute quiétude dans un bain bien chaud. Elle retira ses sous-vêtements, détacha sa longue chevelure et pénétra dans la baignoire après avoir entrouvert la fenêtre. Charlotte se détendit et ferma les yeux afin de savourer ce paisible moment.

Un bruit la tira de ses pensées plusieurs minutes plus tard. Le vieux parquet grinça sous les poids d'un individu dans la chambre de l'héritière. Celle-ci se redressa et quitta son doux bain avec prudence. Puis, elle enfila rapidement un peignoir avant d'invoquer sa magie d'hydrokinésie. De l'eau se forma au bout de ses doigts, prête à agir à la moindre menace. Elle usait rarement de son pouvoir, excepté quand cela s'avérait nécessaire et elle avait désormais un petit être qui grandissait en elle ; Charlotte se devait de le protéger.

La jeune fille saisit la poignée et entre-bailla la porte. Elle était sur le point de faire fuir l'intrus lorsque le juron arriva jusqu'à ses oreilles.

— Gabriel ? s'étonna-t-elle.

Elle rendormit sa magie et sortit de la salle de bain. Son ami s'était pris le pied dans le coin d'un meuble et il avait lancé des insultes perçantes pour les oreilles.

— À l'arrivée du bébé, il faudra que tu apprennes à surveiller ton langage, annonça sérieusement Charlotte, et qu'est-ce que tu fabriques ici ?

Aucun doute qu'il fût passé par la fenêtre dans le but d'éviter de croiser le comte dans les couloirs, à cette différence qu'il était absent ; Gabriel s'était donné tout ce mal pour rien.

— Je ne voulais pas t'effrayer, désolée, déclara-t-il.

— La prochaine fois, préviens-moi !

Le jeune homme souffla, exaspéré par le manque de décrispation de son amie. En un sens, il comprenait cette tension, car elle subissait la pression familiale et politique ; en revanche, il souhaiterait qu'elle s'apaisât pour le bien du bébé. Gabriel l'attrapa par le bras afin qu'elle lui fît face. Il posa une de ses mains sur la joue de Charlotte et décala une mèche humidifiée par le bain abrégé. Beaucoup de choses la préoccupaient, à raison ou à tort, c'était là le lot de sa condition. Pouvait-elle y échapper ? Gabriel jugeait à l'affirmative. Elle pouvait briser ses liens et se libérer d'un fardeau. Elle avait ce pouvoir d'offrir à leur enfant une vie qu'elle-même désirait parfois, à cela près que Charlotte tenait entre ses mains un héritage qu'elle refusait de renier. Elle rejetait l'idée d'abandonner son peuple, cette population qui espérait tant de la famille comtale et de leurs dirigeants.

Neige EcarlateLisez cette histoire GRATUITEMENT !