Chapitre 01 (1/3)

49 12 14


Il est enfin arrivé, le dernier jour de l'année ! J'entends déjà les récriminations exagérées de Barthélémy : enseignants, fainéants, trop de vacances. Venant de lui, difficile de s'en offusquer. Il est le mieux placé pour savoir que sans vacances, je serais susceptible d'écraser un ou deux crânes d'élèves à l'aide d'un dictionnaire.

Dehors, le soleil de juillet me nargue. Il cogne si fort que je me résigne à baisser les stores. Non pas que la vue soit transcendante : camions et voitures défilent devant de vieilles maisons pressées les unes contre les autres, et plus haut dans le ciel, un avion s'arrache à cette banlieue sinistre.

Avec un soupir, je retire mon gilet et secoue mon chemisier pour m'aérer un brin. Rien ne m'empêchera de boire mon thé du matin. Je tourne les talons, louvoie entre les étagères et ouvre en grand les portes. Là, je m'attarde sur le seuil et profite de la fraîcheur qui règne dans le couloir silencieux.

D'ici, difficile de soupçonner l'effervescence au rez-de-chaussée où la prochaine rentrée se prépare déjà. Seule la plainte grinçante des tables tirées sur du carrelage au-dessus de ma tête vient parfois perturber le calme ambiant. Les salles de classe sont vidées de leur mobilier pour le grand ménage d'été.

Un clac sonore derrière moi m'indique que la bouilloire a accompli son office. Vu le temps, un thé vert aux fruits de la passion s'impose. J'en prépare deux tasses sans cesser d'observer mon royaume endormi sur lequel j'essaie de poser un regard conciliant.

Les murs d'un blanc hôpital, les boiseries jaune poussin et la moquette rougeâtre, je m'y suis faite. Le pilier devant mon bureau qui me coupe toute visibilité, pourquoi pas. Si l'idée était de m'obliger à rester mobile pour garder un œil sur les élèves, c'est réussi. Par contre, les étagères disposées en étoile et plantées au beau milieu des lieux, j'avoue, j'ai du mal à ne pas les haïr cordialement. Trop d'angles morts où peut se nicher la bêtise adolescente. 

Et il ne faudrait pas que j'oublie le bureau des profs d'EPS* qui bénéfice d'une grande fenêtre donnant sur le C.D.I.* ! De quoi arracher des gloussements à certaines de mes élèves chaque fois que monsieur Zuliani apparaît.

Comme maintenant.

Penché sur un carton, il en extrait des feuillets qu'il trie avec soin. Le tout avec une placidité qui m'épate. À sa place, j'aurais déjà tout fourré au fond d'une poubelle afin d'être libérée au plus vite de cette corvée. Hypnotisée par la régularité de ses gestes, je m'aperçois trop tard qu'un regard interrogatif est fixé sur moi. L'air de rien, je lui fais signe que le thé est servi et sauve ainsi mon honneur. Il s'en retourne à son carton et je n'ai plus qu'à me détourner de cette maudite fenêtre.

La honte, prise en flagrant délit... mais il faut dire que Blaise est une distraction irrésistible : silhouette athlétique et démarche souple assorties à des traits eurasiens dont le charme ne me laisse pas indifférente. Sans oublier ce calme fascinant, quasi surnaturel, dont il ne se départ jamais.

Un joli garçon avec une histoire surprenante : père japonais, mère russe, adopté par un couple français au nom italien et installé dans le Sud-Ouest, là où les gens s'habillent tout de blanc et de rouge pour fêter l'été. Sa facilité à parler de ses origines ou de son contexte familial me surprend toujours. Il y ajoute des couleurs et son récit forme une ligne droite et régulière.

Pour ma part, j'en suis incapable. Père décédé avant ma naissance, mère décédée après ma naissance, recueillie par un membre éloigné de la famille. Sans parler de ma déscolarisation d'un an après une longue maladie et un déménagement. En bref : succession de gris sombres, de courbes et de nœuds. Je préfère botter en touche quand la curiosité des collègues devient trop invasive. Les gens ont tendance à croire qu'un lourd passé familial est une sorte d'affection incurable. La bonne blague !

Une voix amusée met aussitôt un terme à la colère qui chatouille mes narines :

— Hello madame Castel !

La frimousse espiègle de Suzanne apparaît dans l'embrasure de la porte et me gratifie d'un clin d'œil complice. Mon amie de toujours est désormais ma collègue, ce qui me console de ne pas avoir décroché de poste sur Vincennes à deux pas de la maison. Il faut au moins un avantage à se retrouver dans un établissement de banlieue mal desservi par les transports publics...

Je l'accueille d'un sourire et l'invite à entrer d'une révérence qui l'amuse beaucoup.

— Salutations madame Janvier. Que fais-tu donc ici ?

— Le chef voulait me voir pour me vanter les mérites du rôle de prof principal. Agnès est enceinte et se désiste.

— Aïe. Tu n'as pas pu refuser, j'imagine ?

— Tu le connais.

— Il abuse. Un coup de téléphone aurait suffi.

Elle hausse ses épaules menues, blanches et constellées de taches de rousseur.

— Je voulais confirmer une intuition.

Elle me contourne d'un petit déhanché gracieux sur le côté et va se coller derrière le pilier le plus proche du bureau des profs d'EPS. Je pousse un grognement exaspéré. Combat perdu d'avance. Avec son épaisse chevelure blonde pleine de boucles, Suzanne ressemble à un petit soleil pâle, mais elle dissimule derrière cette apparente fragilité un caractère bien trempé qui fait même trembler Barthélémy.

Grâce à elle, j'ai survécu au collège. Dès l'appel, nos prénoms se sont démarqués et d'un seul coup d'œil, nous nous sommes entendues pour nous serrer les coudes face à l'adversité. Son prénom désuet lui a valu jusqu'au lycée le surnom de mémé. Quant au mien... Puisque Barthélémy aurait préféré que je sois un garçon, j'ai été la Reine Soleil jusqu'à mon départ en fac.

Un ricanement étouffé échappe à Suzanne avant qu'elle ne m'adresse un regard victorieux. Avec un soupir, je croise les bras et lève le menton en signe de défi.

— Dis-moi, Louis, à tout hasard, vous ne seriez pas arrivés ensemble ce matin ?

Qu'elle me demande d'une voix ironique alors qu'elle connaît déjà la réponse...

------------------------

Merci d'avoir lu jusqu'ici, suite lundi prochain :D


*Education Physique et Sportive

*Centre de Documentation et d'Information

Photo by Jamie Taylor on Unsplash

La Pierre VampireLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant